Synopsis : Un ouragan de catégorie 5 dévaste une ville côtière, et la tempête apporte dévastation, chaos et quelque chose de bien plus effrayant : des requins affamés.

Ressenti : Netflix est devenu au fil des ans, un refuge pour les films en quête d’un dernier port d’attache et cette île numérique où échouent les projets que les grands studios abandonnent en mer. Avec ses 18 milliards de dollars dépensés l’an dernier en contenu et son besoin constant de nourrir des millions d’abonnés, la plateforme agit parfois comme un recycleur d’œuvres orphelines : elle accueille ce que d’autres ne veulent plus. Et c’est justement le cas de Thrash, ex‑Beneath the Storm, autrefois destiné à une sortie cinéma sous la bannière de Sony, puis brièvement renommé Shiver avant d’être refourgué sans cérémonie au géant du streaming.
Dès ses premières minutes, Thrash laisse flotter comme une odeur de projet abandonné. Ce n’est pas toujours mauvais signe, bien sûr : certains transferts ont donné naissance à de vraies pépites (Annihilation, Fear Street, KPop : Demon Hunters). Mais ici, rien ne surnage. Le film ressemble davantage à un produit de sauvetage qu’à une nouvelle création. Un naufrage technique et esthétique qui transpire la précipitation : montage erratique, décors sans âme, rythme déboussolé. Même visuellement, le film trahit son origine incertaine. Là où les productions de studio et même les plus faibles ont au moins une certaine brillance, Thrash évoque un téléfilm de la Sharknado Week de SyFy, tout en surfaces plates et faux éclats numériques.

Ce sentiment d’artificialité s’impose dès le générique. Réalisé par un Norvégien, situé aux États‑Unis, tourné en Australie avec une majorité d’acteurs locaux et une actrice britannique qui se force à jouer américaine… Le mélange est aussi improbable que confus. Tommy Wirkola, à qui l’on doit les réjouissantes folies Dead Snow et Violent Night, s’aventure ici sur un terrain qui ne semble pas lui correspondre : le vrai suspense. Son goût pour la dérision et l’absurde, si efficace dans ses précédents films, se retourne contre lui. Au lieu de tension, il offre des scènes qui se désamorcent d’elles‑mêmes, incapable de faire exister la peur ou de nous faire croire à la menace.

Sur le papier, pourtant, le pitch avait quelque chose d’humainement terrifiant : une ville côtière américaine balayée par un ouragan qui, en ravageant tout sur son passage, relâche une meute de requins taureaux dans les rues et les maisons inondées. Le concept évoque Crawl d’Alexandre Aja, voire le plus méconnu Burning Bright, où un tigre remplaçait le prédateur marin. Sauf qu’ici, Wirkola en perd la clé : la claustrophobie. Tout est trop dispersé. Au lieu d’un huis clos anxiogène, on passe d’un quartier à l’autre, d’un groupe de survivants à un autre, diluant toute possibilité de tension continue.
Phoebe Dynevor, prometteuse à l’origine, se retrouve prisonnière d’un personnage caricatural : une femme enceinte obstinée qui ignore toutes les alertes pour finir coincée dans sa voiture, en plein déluge. Son histoire aurait pu soutenir le film à elle seule ; elle est expédiée trop vite. Ailleurs, trois adolescents “américains” joués par de jeunes Australiens qui peinent à masquer leur accent affrontent les requins dans une intrigue secondaire tout droit sortie d’un script de téléfilm pour ados avec aussi Whitney Peak qui en tant qu’héroine a du mal a convaincre et fait de son mieux. Quant à Djimon Hounsou, condamné, une fois de plus, à n’avoir qu’un rôle de savant de service, il déclame entre deux morsures un monologue didactique sur la biologie des requins qui n’amène jamais la moindre profondeur.

Le résultat, c’est une succession de séquences sans souffle, mal calibrées, où tout ce qui devrait tenir du choc visuel ou émotionnel ressemble à une simulation. Les attaques manquent de brutalité, les effets sonores d’impact et les cadrages d’urgence. Les requins, devenus presque omniprésents, perdent toute force symbolique : ce qui devrait être menaçant, répétitif et obsédant devient un décor familier. À force d’en voir partout, la peur disparaît. Même le fameux aileron qui fend la surface de l’eau, ce signe universel du danger imminent, finit par apparaître comme un accessoire de théâtre.
Si Wirkola avait gardé son humour noir assumé, on aurait peut‑être pu profiter d’un spectacle volontairement pulp, du genre « so bad it’s fun ». Mais Thrash ne choisit jamais. Ni assez effrayant pour tenir comme film de suspense, ni assez extravagant pour devenir comédie de second degré, il flotte quelque part entre deux eaux, incapable de se positionner. Ce flou artistique empêche toute implication du spectateur : on regarde sans ressentir, on subit sans vibrer.

Sur le fond, le film illustre une tendance préoccupante : cette prolifération de production “de recyclage” que Netflix abrite sans valeur ajoutée. Ces films ne sont pas catastrophiques au point d’être cultes, ni assez solides pour intéresser vraiment ; ils remplissent juste le catalogue. Et si Netflix brasse toujours plus de requins (au sens figuré comme au sens propre), Thrash s’impose comme un cas d’école : une œuvre échouée, terne, sans tension, incapable de provoquer quoi que ce soit pas même une peur instinctive.
On ressort du visionnage avec cette étrange impression que Wirkola voulait tourner un film catastrophe, mais qu’il a fini par réaliser un téléfilm marin. La mer est calme, les prédateurs fatigués, et la peur évaporée. Au fond, Thrash pourrait bien avoir une seule utilité : rassurer les galeophobes. Après tout, il prouve que, dans certaines eaux, les requins n’ont décidément plus grand‑chose à mordre.







