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“Kraken” : Interview exclusive de Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes

Les deux cinéastes reviennent sur leur film, leurs influences et l'avenir du cinéma d'horreur français.

HorreurNews inaugure aujourd’hui une nouvelle étape de son aventure éditoriale avec sa toute première interview exclusive. Pour cette occasion particulière, nous avons eu le plaisir d’échanger avec Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes, le duo de réalisateurs derrière Kraken, un film français qui mélange slasher, survival, humour et violence graphique au cœur d’une cité.

Avec Kraken, les deux cinéastes revendiquent une approche décomplexée du cinéma d’horreur. Leur ambition n’est pas de reproduire les modèles américains ni de proposer une nouvelle démonstration de réalisme social, mais de faire du cinéma populaire, généreux et imprévisible, capable de faire rire un spectateur avant de le confronter à une séquence particulièrement sanglante.

 

Le film s’inscrit pourtant dans une histoire bien française. De Frontière(s) de Xavier Gens à La Horde de Yannick Dahan et Benjamin Rocher en passant par Vermines de Sébastien Vaniček, les grands ensembles et les territoires urbains ont déjà servi de décor à certaines propositions horrifiques particulièrement marquantes.

Mais Kraken revendique une personnalité propre, nourrie par le cinéma, les clips musicaux, les séries et une volonté permanente de faire dialoguer les genres.

Pour HorreurNews, Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes ont accepté de revenir sur la création du film, leur collaboration, leurs influences mais aussi sur des questions plus larges : que reste-t-il de la vague horrifique française des années 2000 ? Pourquoi notre cinéma de genre peine-t-il encore à s’imposer durablement ? Et une nouvelle génération est-elle en train de changer la donne ?

Voici notre grand entretien croisé avec les réalisateurs de Kraken


1. Kraken : l’horreur s’invite dans la cité

HorreurNews : Kraken inscrit l’horreur au cœur d’une cité, mais ce territoire a déjà nourri le cinéma de genre français : Frontière(s) l’abordait dès son ouverture, La Horde enfermait ses personnages dans une tour HLM assiégée et Vermines a plus récemment transformé un immeuble de banlieue en véritable piège horrifique. Aviez-vous conscience de cette filiation en écrivant Kraken, et qu’aviez-vous envie d’apporter de différent à cet imaginaire ?

Mohamed Chabane : L’idée de départ venait du producteur Guillaume Tevenin, qui nous a proposé un film d’horreur en huis clos dans une tour de cité. On a donc exploré ce qui s’était déjà fait, notamment La Horde, que j’ai regardé pour préparer Kraken. Je n’ai pas vu Frontière(s), et Vermines est sorti pendant notre écriture : cette filiation, on en a pris conscience au cours du processus.Notre envie, c’était surtout un cinéma de divertissement décomplexé, où la dimension sociale reste secondaire. On voulait mélanger l’horreur, l’humour, l’action et la tension, surprendre le spectateur en passant d’un registre à l’autre. C’est là qu’on cherchait à apporter de la fraîcheur

Théo Jourdain Rhodes : On avait surtout envie de faire un film décomplexé, de prendre les codes de l’horreur et de les mélanger à l’univers de la cité, sans forcément en faire un film frontalement social. On voulait retrouver les vannes, l’humour, jouer avec certains clichés, notamment ceux des gangsters, tout en restant respectueux de cet univers. L’idée, c’était de s’amuser avec ces codes, sans jamais faire la morale.

Ce qu’on avait envie d’apporter, c’était aussi cette dimension de comédie, cet humour de la cité. Marvin incarne vraiment ça dans le film.

HorreurNews : Le film emprunte aux codes du slasher, du survival et parfois du found footage, tout en restant profondément ancré dans une réalité française contemporaine. Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre ces références de genre et votre propre identité ?

Mohamed Chabane : On a écrit le scénario avec Romain Protas, qui avait notamment écrit Calvaire et qui est un grand amateur de cinéma de genre. Sa première version reposait sur une structure de slasher très classique. C’est ce qui a donné au film ses codes bien identifiables.

Avec Théo, on s’est ensuite réapproprié le projet en apportant notre patte, nos envies de narration et des références plus actuelles. Comme on n’est pas des fans absolus d’horreur à la base, on a aussi amené des idées un peu plus farfelues. On voulait mélanger tout ce qu’on aime : le slasher, le survival, le found footage, et même faire croire, à un moment, qu’on pouvait être dans un film de monstre.

Cet équilibre s’est construit assez intuitivement, de l’écriture au tournage, puis surtout au montage, où l’on a dosé l’humour et la peur. L’idée était de faire traverser au spectateur des sensations et des émotions très différentes, avec un film qui change de forme pour le surprendre le plus possible.

Théo Jourdain Rhodes : On a voulu mélanger tout ce qui nous faisait kiffer dans les films d’horreur. C’est pour ça qu’on retrouve plusieurs influences, du slasher au survival. Le found footage, c’est aussi une forme qu’on aime beaucoup et qu’on avait envie d’intégrer au film.

Pour l’inscrire dans notre époque et dans cet univers, ça nous paraissait naturel de passer par un jeune qui filme pour poster ses vidéos sur les réseaux sociaux. C’était notre manière de nous approprier ce code et de lui donner une forme contemporaine.

HorreurNews : La tour fonctionne presque comme un organisme : elle enferme, désoriente et finit par imposer ses propres règles. L’avez-vous pensée comme un personnage à part entière dès l’écriture ?

Mohamed Chabane : Non, on ne l’a pas pensée comme un personnage à part entière à l’écriture.

Théo Jourdain Rhodes : À l’écriture, on avait imaginé la tour d’une certaine manière. Mais comme on a tout tourné en décor naturel, le lieu qu’on a finalement trouvé a énormément fait évoluer le film. Une fois qu’on a eu cette tour, on a repris le scénario pour l’adapter à sa configuration.

On a vraiment travaillé en symbiose avec le décor : puisqu’on ne pouvait pas le transformer à volonté, c’était à nous de composer avec lui. La tour a donc eu une influence très concrète sur l’écriture et sur la mise en scène.

HorreurNews : Votre tueur est volontairement ancré dans le réel. Était-il important pour vous que la peur vienne moins d’un monstre fantastique que d’une figure pouvant, d’une certaine manière, appartenir à notre monde ?

Mohamed Chabane : Oui, c’était l’idée dès le départ : un méchant qui pourrait réellement exister, avec un passé et des motivations crédibles. On voulait garder cette sensation que l’histoire pourrait arriver dans la vraie vie. Ça faisait partie de la promesse du film et du cadre qui nous avait été proposé, dans lequel on avait aussi envie d’évoluer.

Théo Jourdain Rhodes : Je pense que cette envie de comprendre un peu le tueur vient surtout de nos sensibilités. On aurait pu aller vers une figure à la Massacre à la tronçonneuse, en laissant beaucoup de choses inexpliquées. Mais on ne vient pas exclusivement du cinéma d’horreur, et ça nous était difficile de ne pas entrer, ne serait-ce qu’un peu, dans sa tête et dans son histoire.

On avait besoin de comprendre quelque chose de lui, et je pense que c’est ce qui participe à son ancrage dans le réel.

HorreurNews : Le CNC a classé Kraken interdit aux moins de 16 ans, notamment pour la violence sanglante de certaines séquences et son final gore. Jusqu’où vouliez-vous aller, et avez-vous dû vous imposer des limites ?

Mohamed Chabane : Au départ, l’objectif des producteurs et des distributeurs était une interdiction aux moins de 12 ans. Comme on n’est pas particulièrement fans de body horror ou de gore, ça nous allait très bien. Et puis c’est parti en couille, sans qu’on sache vraiment quand ni comment ! On a eu de plus en plus envie de surprendre, de choquer, de créer de la peur et de la tension. Une fois l’antagoniste révélé, avec un homme qui tue des gens, la violence a pris davantage de place. Romain Protas, notre coscénariste, a aussi une vraie appétence pour ce type de scènes.

Jusqu’à l’annonce de la classification, on pensait encore pouvoir être interdits aux moins de 12 ans. C’est à l’avant-première au Grand Rex qu’on a vraiment pris la violence et l’intensité du film en pleine face. On a compris à quel point on s’était trompés sur la classification.

Artistiquement, personne ne nous a imposé de limites. On est allés au bout de nos idées et des intensités qu’on voulait explorer. Cette radicalité fait aussi le charme du film.

Théo Jourdain Rhodes : Oui, Kraken a été interdit aux moins de 16 ans. Au départ, on ne cherchait pas spécialement à aller vers le gore. En revanche, on voulait tenir la promesse du film et respecter les attentes des spectateurs qui viennent voir un film d’horreur. Ça passait notamment par des morts assez visuelles.

On s’est un peu laissé embarquer, mais toujours avec cette idée de proposer des séquences à la hauteur de cette promesse. C’est vraiment ce souci du spectateur qui nous a guidés.

HorreurNews : Le casting réunit des comédiens confirmés et des personnalités comme Gazo et La Mano 1.9. Qu’est-ce que ces profils venus d’horizons différents ont changé dans votre manière de diriger les scènes et les personnages ?

Mohamed Chabane : On ne dirige évidemment pas de la même manière un comédien expérimenté et un rappeur qui n’a jamais joué au cinéma. On a beaucoup préparé en amont : ils ont travaillé avec un coach d’acting, et on a réécrit une partie du scénario pour leur proposer des personnages qu’ils pouvaient incarner, tout en gardant un vrai défi.

Sur le plateau, on leur laissait un peu plus de temps et d’accompagnement pour entrer dans leurs personnages. Les autres acteurs les ont aussi beaucoup aidés à se jeter à l’eau. Le jeu repose énormément sur la confiance : ils nous l’ont accordée très vite, et comme on croyait en eux, on a pu les pousser loin.

Au fond, on les a traités comme des comédiens à part entière, avec les mêmes attentes, tout en leur donnant les conditions pour y arriver. Et eux ont vraiment pris cette place, quitte à travailler davantage pour être au niveau.

Théo Jourdain Rhodes : On a suivi le même processus de casting pour tout le monde : artistes musicaux ou comédiens, chacun a passé des essais. Avant de partir à l’aventure ensemble, on voulait être sûrs que chacun pouvait incarner son rôle.

Ensuite, avec des artistes qui n’avaient jamais joué auparavant, on adaptait notre manière de travailler. Ça pouvait passer par un découpage différent des scènes, davantage de prises ou un peu plus de temps consacré à certaines choses. L’objectif restait le même pour tous : obtenir un jeu aussi juste et abouti que possible.

HorreurNews : Quand on réalise un premier long métrage d’horreur, il y a forcément des scènes que l’on rêve de tourner depuis longtemps. Quelle séquence de Kraken représente le mieux, pour chacun de vous, le film que vous vouliez faire ?

Mohamed Chabane : Je n’avais pas de scène d’horreur que je rêvais de tourner depuis toujours, puisque je n’avais pas spécialement envie de faire un film d’horreur à la base. En revanche, pour moi, la scène du frigo résume tout le film.

Gazo sort de la voiture avec un style phénoménal, son fusil à pompe, son bras droit armé d’une machette, sur un morceau de La Rvfleuze. On est dans une énergie urbaine, gangster, et d’un coup, un frigo s’écrase sur Abdoul. Ça casse complètement la vibe et nous fait basculer dans l’horreur. C’est surprenant, gore, drôle et complètement what the fuck. Tout le ton du film est là. Pour moi, c’est la scène la plus réussie et la plus représentative de ce qu’on voulait faire.

Théo Jourdain Rhodes : Personnellement, il y a la scène de décapitation, que j’ai trouvée très cool à tourner. Mais j’attendais aussi beaucoup certaines scènes plus techniques, notamment celle où il grimpe à la fenêtre.

C’est le genre de scène qu’on a vue mille fois au cinéma, mais quand c’est à nous de la réaliser, il faut réussir à faire fonctionner tous les éléments ensemble : les câbles, le jeu, la tension… J’avais vraiment hâte de me confronter à ça. Le tournage s’est très bien passé et, au final, je trouve que c’est l’une des scènes les plus tendues du film.


2. Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes : deux réalisateurs, une même vision

HorreurNews : Vous travaillez ensemble depuis plusieurs projets. Quand deux réalisateurs partagent la mise en scène, comment se construit concrètement une décision sur le plateau lorsqu’il faut trancher vite ?

Mohamed Chabane : Quand il faut trancher vite, c’est souvent celui qui a la conviction la plus forte qui entraîne le plateau, les acteurs et les techniciens. On se fait confiance et on laisse l’autre prendre la main.

Il y a rarement des conflits, parce qu’il y en a généralement un de nous deux qui voit clairement la direction à prendre. L’essentiel, c’est de ne pas vivre ça comme un affrontement de visions : on construit le film ensemble. On connaît très bien les forces et les faiblesses de l’autre, donc ça se fait assez naturellement.

Théo Jourdain Rhodes : Avec Mohamed, on a la même vision, mais deux cerveaux très différents. La plupart du temps, on n’a même pas besoin de se concerter : on avance naturellement dans la même direction. Il nous arrive d’imaginer des chemins différents pour y arriver, mais le but reste toujours commun. C’est ce qui fait fonctionner notre duo.

HorreurNews : Vos parcours vous ont fait passer par le clip, la série puis le long métrage. Qu’est-ce que la série vous a appris que vous avez pu réinjecter dans Kraken, et qu’est-ce que le cinéma vous a obligé à réapprendre ?

Mohamed Chabane : La série est une école assez violente : il faut tourner vite, enchaîner les plans, être très créatif et très flexible, sans toujours avoir le temps d’aller au bout de ses idées. Ça nous a énormément forgés. Sur Kraken aussi, le budget nous imposait de tourner beaucoup de choses en peu de temps ; cette expérience nous a permis d’être très réactifs.

Le cinéma nous a surtout appris à oser de nouveau des propositions radicales : des plans-séquences, des partis pris de mise en scène, des idées qu’on ne peut pas toujours défendre en série. Ça demande d’être davantage connecté à ce qu’on a profondément envie d’explorer.

En série, il faut aussi se couvrir : on ne peut pas forcément filmer toute une scène en un seul plan large, parce que le montage ou les retours de la chaîne peuvent imposer de modifier la narration ou les dialogues. Il faut donc prévoir des gros plans et des alternatives. Sur un long métrage, on est plus libres d’assumer ses choix. En France, quand on est auteurs et réalisateurs, on a cette chance : on reçoit des retours, mais au bout du compte, notre vision prime.

Théo Jourdain Rhodes : La série nous a appris à tourner très vite, à être efficaces. Avec le cinéma, on a découvert qu’on pouvait prendre un peu plus de temps, chercher plus longtemps. Ça nous a permis de laisser davantage de place à cette recherche.

HorreurNews : Avez-vous aujourd’hui le sentiment d’avoir développé une véritable « signature Chabane–Jourdain Rhodes », ou préférez-vous justement que chaque projet puisse vous emmener vers une forme différente ?

Mohamed Chabane : On a toujours fait des projets différents. Ce qu’on aime, c’est mélanger les genres, surprendre et être généreux avec le public, tout en prenant du plaisir à faire les films et en y mettant nos idées. Peut-être que notre patte, finalement, c’est ce mélange des genres et cette liberté dans la forme et la narration.

Théo Jourdain Rhodes : On a clairement des points forts et des envies communes qui dessinent une signature Chabane–Jourdain Rhodes. Mais on a envie de la faire vivre à travers des formes très différentes à l’avenir.


3. De Haute Tension à Martyrs : quel héritage pour l’horreur française ?

HorreurNews : Au début des années 2000, Haute Tension, À l’intérieur, Frontière(s) et Martyrs ont créé une image extrêmement forte du cinéma d’horreur français à l’étranger. Que représente cette génération pour vous aujourd’hui ?

Mohamed Chabane : Je connais assez peu ces films. J’ai vu Haute Tension en préparant Kraken, mais pas À l’intérieur ni Frontière(s). J’ai essayé de regarder Martyrs, mais c’était trop dur pour moi. Cette génération renvoyait une image sombre, hardcore, qui ne m’attirait pas particulièrement.

Ils ont pourtant installé une identité très forte du cinéma français à l’étranger, souvent associée au « French extremism ». De notre côté, on avait envie de s’en éloigner. Dans l’esprit et dans le ton, on se sentait davantage inspirés par Sheitan.

Théo Jourdain Rhodes : Pour nous, ces films se situent dans un registre assez différent de celui de Kraken. Notre sensibilité nous porte davantage vers des films qui mélangent la comédie, l’horreur et le thriller. C’est ce mélange qui nous attire, plus que l’idée de faire un film d’horreur très hardcore du début à la fin.

HorreurNews : Ces films avaient en commun une violence frontale et une vraie radicalité. Pensez-vous que le cinéma français contemporain ose encore prendre ce type de risques, ou que le contexte de production a profondément changé ?

Mohamed Chabane : Je n’ai pas assez de recul pour dire si le contexte de production a profondément changé. En revanche, il existe toujours des propositions radicales et extrêmes, notamment chez Julia Ducournau ou Coralie Fargeat. Je n’ai donc pas le sentiment que cette prise de risque ait disparu.

Théo Jourdain Rhodes : Je n’ai pas vraiment d’avis tranché sur la question. Je pense que ce type de cinéma reste possible aujourd’hui, mais je ne saurais pas dire précisément à quel point le contexte de production a changé.

HorreurNews : Parmi Haute Tension, À l’intérieur, Frontière(s) et Martyrs, lequel vous semble avoir laissé l’empreinte la plus durable sur le cinéma de genre et pourquoi ?

Mohamed Chabane : Je n’ai vu que Haute Tension, donc je ne peux pas vraiment comparer ces quatre films. Je l’ai trouvé intéressant, même si je n’ai pas compris la fin. L’empreinte que je retiens de cette génération, c’est celle d’un cinéma d’horreur hardcore.

Avec Kraken, on voulait une horreur qui puisse aussi être hardcore, mais moins au premier degré, plus décomplexée et plus fun. L’idée était de faire venir en salle des gens qui ne sont pas forcément amateurs du genre. Pour moi, c’est là que se situe la différence avec l’héritage de ces films.

Théo Jourdain Rhodes : Je serais mal placé pour les départager : je n’ai pas vu Frontière(s), j’ai commencé Haute Tension sans le terminer, et j’ai trouvé Martyrs vraiment très hardcore. Je préfère être honnête plutôt que de désigner celui qui aurait laissé l’empreinte la plus durable.

HorreurNews : Il existe un paradoxe : certains films d’horreur français sont devenus cultes aux États-Unis, au Royaume-Uni ou en Asie alors qu’ils ont parfois été accueillis plus froidement en France. Comment expliquez-vous cette différence de regard ?

Mohamed Chabane : Sans savoir précisément de quels films on parle, je me demande si le regard français n’est pas parfois plus élitiste, plus snob envers notre propre cinéma d’horreur. On préfère peut-être regarder des films américains, alors que l’étranger perçoit mieux la radicalité et l’originalité de certaines propositions françaises.

Il y a peut-être aussi une différence dans les modes de production. J’ai l’impression qu’aux États-Unis, les enjeux financiers peuvent pousser à lisser les films et à limiter les risques. En France, la liberté de l’auteur-réalisateur et les circuits de financement, notamment les aides publiques et le CNC, permettent peut-être de faire émerger des œuvres plus extrêmes. C’est une piste d’explication, mais je n’ai pas de certitude.

Théo Jourdain Rhodes : Je pense que les spectateurs à l’étranger sont peut-être plus ouverts à ces propositions. Il y a aussi une distance qui se crée avec une langue différente, et qui permet peut-être d’entrer plus facilement dans le film de genre.

En France, j’ai l’impression qu’on cherche assez vite un sens, un discours politique ou social. Et lorsqu’un film ne revendique pas cette dimension, on peut avoir tendance à le juger plus sévèrement.

HorreurNews : La France a réussi en quelques années à faire émerger Alexandre Aja, Julien Maury et Alexandre Bustillo, Xavier Gens ou Pascal Laugier. Pourquoi, selon vous, cette dynamique n’a-t-elle pas installé durablement une véritable industrie française de l’horreur ?

Mohamed Chabane : Peut-être que les films n’ont pas suffisamment marché en salle, ou qu’il n’y avait pas assez d’autres cinéastes qui avaient envie de faire de l’horreur en France. Honnêtement, je ne sais pas.

Théo Jourdain Rhodes : Je pense que la question du public est centrale. Le public des films d’horreur français reste assez limité. Il faut donc réussir à faire des films dont le budget correspond à cette réalité, et ce n’est pas évident. Ça rend forcément plus difficile la construction d’une industrie durable.

HorreurNews : Un film aussi extrême que Martyrs pourrait-il, selon vous, être financé et distribué aujourd’hui en France dans des conditions comparables ?

Mohamed Chabane : Je pense que ça dépendrait du budget. Mais l’horreur revient et j’ai l’impression que le public a envie de radicalité. Les distributeurs peuvent aussi s’adapter à cette demande.

Après le succès d’Obsession par exemple, je me dis que les mentalités peuvent évoluer et qu’on pourrait retrouver davantage d’extrémisme et de radicalité dans les années à venir.

Théo Jourdain Rhodes : Oui, je pense que ce serait encore possible.


4. Une nouvelle vague pour le cinéma d’horreur français ?

HorreurNews : Des films récents comme Vermines ont montré qu’un cinéma d’horreur français populaire, ambitieux et très assumé pouvait trouver son public. Avez-vous l’impression qu’une nouvelle brèche est réellement en train de s’ouvrir ?

Mohamed Chabane : Oui, je pense qu’une brèche s’ouvre. Les entrées de Vermines et de Kraken envoient à mon avis, un signal fort : on peut faire en France des films d’horreur populaires, ambitieux et assumés, et trouver un public pour aller les voir.

Théo Jourdain Rhodes : Oui, j’ai le sentiment qu’une nouvelle brèche est en train de s’ouvrir.

HorreurNews : Pendant longtemps, le cinéma de genre français a parfois semblé devoir justifier son existence par un discours social ou auteuriste. Est-ce important pour vous de défendre aussi le droit de faire un film d’horreur simplement parce qu’on veut provoquer de la peur, de la tension et du plaisir de cinéma ?

Mohamed Chabane : C’est exactement ce qu’on a voulu défendre avec Théo : se libérer de cette nécessité très française d’avoir un message social fort pour justifier un film d’horreur. On voulait avant tout un film fun et divertissant.

Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de regard social, mais on le voulait nuancé, parfois déstabilisant. La réalité est souvent plus grise que ce qu’on nous présente dans certains drames sociaux ou films d’horreur sociale. On avait envie de jouer avec la polarisation de la société et les a priori sur les gens et les situations, en montrant que les problèmes sont souvent systémiques et plus complexes qu’ils n’en ont l’air.

Théo Jourdain Rhodes : Oui, c’est important pour nous de défendre cette liberté : faire un film d’horreur pour provoquer de la peur, de la tension et du plaisir de cinéma.

HorreurNews : Les genres populaires slasher, survival, home invasion — restent très associés au cinéma américain. Qu’est-ce qui, selon vous, peut rendre un film de genre immédiatement français sans tomber dans l’imitation ?

Mohamed Chabane : Les personnages, déjà. Les nôtres ne reprennent pas les codes des personnages américains : ils ont nos façons de parler, notre humour et nos problématiques sociales et sociétales.

On peut emprunter une structure au cinéma américain et l’habiller de chair et d’émotions très françaises. C’est comme ça qu’on évite l’imitation : on s’appuie sur ce qui existe chez nous. On ne va pas mettre des quarterbacks et des cheerleaders dans une histoire française alors que ça ne correspond pas à notre réalité.

Théo Jourdain Rhodes : Déjà, si le film se passe en France, c’est un bon début !

HorreurNews : De Frontière(s) à La Horde, puis plus récemment Vermines, la banlieue, les grands ensembles, les parkings et les couloirs d’immeubles ont déjà servi de territoires au cinéma de genre français. Pensez-vous malgré tout que cet imaginaire reste encore largement à explorer, et qu’il peut devenir l’un des marqueurs d’une horreur spécifiquement française ?

Mohamed Chabane : Il reste énormément de choses à explorer dans le cinéma urbain et en cité, dans l’horreur comme dans d’autres genres. C’est une arène qui regorge d’histoires, d’anecdotes et de personnalités drôles, attachantes, fortes. Je trouve important de donner à ces lieux et à ces personnages des directions qu’on n’a pas encore explorées.

Théo Jourdain Rhodes : Je ne sais pas vraiment.

HorreurNews : Est-ce que l’horreur permet parfois de parler de la société française avec davantage de liberté qu’un drame social traditionnel, précisément parce qu’elle passe par le symbole, l’excès et le spectacle ?

Mohamed Chabane : L’horreur touche le spectateur à un niveau viscéral et sensoriel, là où le drame social sollicite peut-être davantage sa réflexion. Elle lui fait traverser des expériences extrêmes qui peuvent transmettre un message symboliquement, sans avoir besoin de l’énoncer.

Le spectacle et l’excès permettent donc de toucher les gens à un autre endroit, même lorsqu’on défend une vision ou un propos proche de celui d’un drame traditionnel.

Théo Jourdain Rhodes : Oui, c’est quelque chose qu’on a découvert en réalisant un film d’horreur : on pouvait explorer des choses très intéressantes et faire passer des messages sans être frontaux. On peut passer par le deuxième ou le troisième degré, et les spectateurs le comprennent très bien.


5. Influences, envies et avenir : que préparent les réalisateurs de Kraken ?

HorreurNews : Quel film de genre français vous a donné, chacun, la sensation que « oui, on peut vraiment faire ça en France » ?

Mohamed Chabane : Grave, que j’ai adoré, puis Titane. Quand Titane gagne la Palme d’or, on se dit que c’est possible. The Substance m’a aussi marqué. Ces films, et des réalisatrices comme Julia Ducournau ou Caroline Poggi, m’ont ouvert des perspectives.

Ils donnent le sentiment qu’on peut porter des propositions aussi singulières depuis la France, gagner une Palme d’or, travailler avec de grandes stars américaines, trouver un public et ouvrir des portes aux États-Unis. C’est ce qui m’a le plus marqué dans le cinéma francophone.

Théo Jourdain Rhodes : En fait, aucun film français en particulier. Nos références étaient surtout des films américains ou coréens.

HorreurNews : À l’inverse, quel film d’horreur ou fantastique français vous paraît aujourd’hui injustement oublié ou sous-estimé ?

Mohamed Chabane : Sheitan, sans hésiter. Je l’avais aimé la première fois, et je l’ai revu en préparant Kraken, cette fois avec mon regard de réalisateur sur le point de faire un film d’horreur. Je l’ai trouvé incroyable.

Le ton, les personnages, l’énergie : tout est singulier, rafraîchissant. On a l’impression qu’une bande de potes a fait le film avec une liberté totale. C’est créatif, fun et bizarre, et je retrouve très peu de propositions de ce type aujourd’hui.

Théo Jourdain Rhodes : Je n’ai pas de titre qui me vient à l’esprit là, comme ça.

HorreurNews : Si vous aviez demain une totale liberté de budget, classification, durée, quel type de film d’horreur rêveriez-vous de réaliser ?

Mohamed Chabane : Je suis un grand fan de Weapons, l’un des meilleurs films d’horreur que j’aie vus ces dernières années. J’aime aussi énormément la simplicité d’Obsession.

Mon envie n’est pas tant une question de budget, de durée ou de classification : j’aimerais faire un film qui touche les gens, notamment la jeunesse qui parle d’un sujet profond tout en restant fun, drôle et horrifique. Quelque chose entre Weapons et Obsession.

Théo Jourdain Rhodes : Aujourd’hui, j’aurais plutôt envie de changer de genre et d’explorer autre chose.

HorreurNews : Après Kraken, avez-vous envie de continuer à explorer le genre ou préférez-vous que ce premier long métrage reste une incursion avant de partir vers quelque chose de complètement différent ?

Mohamed Chabane : Oui, j’aimerais continuer à explorer l’horreur, mais avec d’autres ingrédients que ceux de Kraken, peut-être dans un autre sous-genre. Avec Théo, on aime mélanger les registres.

On a adoré l’exercice, et on garde une frustration : celle de ne pas être allés au bout de tout ce qu’on aurait pu explorer. Avec le recul, on voit aussi les erreurs qu’on a faites. C’est un genre qui offre énormément de possibilités de narration et de réalisation, et j’ai envie de continuer à les creuser.

Théo Jourdain Rhodes : J’aimerais bien partir vers quelque chose de différent, tout en gardant la possibilité d’intégrer des éléments horrifiques dans nos prochains films, sans que l’horreur en soit forcément le genre principal.

HorreurNews : Pour terminer : quel film conseilleriez-vous à quelqu’un qui affirme encore que « la France ne sait pas faire de cinéma d’horreur » ?

Mohamed Chabane : J’ai envie de lui dire : « Mate Sheitan et mate Kraken. »


Bonus : trois dernières questions à Mohamed Chabane

HorreurNews : Quel est le dernier film d’horreur que vous avez vu et que vous auriez aimé avoir réalisé ?

Mohamed Chabane : Obsession, sans hésiter.

HorreurNews : Quel effet ou quelle scène de Kraken aimeriez-vous que le public retienne encore dans dix ans ?

Mohamed Chabane : La scène du frigo.

HorreurNews : Y a-t-il un réalisateur ou une réalisatrice française avec qui vous aimeriez un jour croiser votre univers ?

Mohamed Chabane : Éric Judor, sans hésitation.


Kraken : le plaisir de l’horreur avant tout

Au terme de cet entretien, une chose apparaît clairement : Kraken n’est pas né de la volonté de prolonger le cinéma extrême français des années 2000. Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes revendiquent une autre voie, plus hybride, plus ludique, où l’humour peut côtoyer une violence particulièrement graphique.

Leurs réponses révèlent également deux sensibilités complémentaires. Mohamed Chabane se montre enthousiaste à l’idée de poursuivre son exploration de l’horreur, notamment sous l’influence de films comme Weapons ou Obsession. Théo Jourdain Rhodes semble davantage attiré par la possibilité de changer de registre, sans abandonner les éléments horrifiques.

Tous deux partagent néanmoins une conviction essentielle : le cinéma français doit pouvoir s’emparer des codes du genre sans nécessairement chercher à justifier chaque scène par un discours social.

Car si Martyrs, Haute Tension, À l’intérieur et Frontière(s) ont contribué à construire la réputation internationale de l’horreur française, une nouvelle génération peut aussi choisir d’autres chemins.

Avec Vermines et désormais Kraken, les territoires urbains continuent d’inspirer le cinéma de genre français. Reste à savoir si ces nouvelles propositions participeront à l’installation durable d’une véritable production horrifique populaire dans l’Hexagone.

Une perspective que nous suivrons évidemment avec attention sur HorreurNews.

Remerciements

HorreurNews tient à remercier chaleureusement Mohamed Chabane et Théo Jourdain Rhodes pour leur disponibilité, leur sincérité et le temps consacré à cet entretien.

Nous adressons également un grand merci à la société de production La Petite Boîte, pour sa confiance, sa disponibilité et son aide précieuse dans l’organisation de cette interview.

Cette rencontre marque une étape importante pour HorreurNews puisqu’il s’agit de notre première interview de réalisateurs. Nous sommes particulièrement heureux d’inaugurer ce nouveau rendez-vous éditorial en donnant la parole à deux cinéastes qui participent à leur manière au renouvellement du cinéma de genre français.

Interview réalisée par Yannick HorreurNews.

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