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“A Cold Season” : Interview exclusive de Christian Jude Grillo et Andrew Hunsicker

À l'occasion de leur nouveau film d'horreur psychologique, le réalisateur et son acteur-producteur se confient à HorreurNews sur leurs démons personnels, les dérives d'Hollywood, l'intelligence artificielle et un cinéma indépendant qui refuse de disparaître.

À l’approche de la sortie américaine de A Cold Season, prévue le 10 novembre 2026, HorreurNews a rencontré Christian Jude Grillo, scénariste et réalisateur, et Andrew Hunsicker, acteur principal et producteur. Dans cet entretien exclusif, les deux partenaires d’Intruder Films dépassent largement la simple promotion de leur nouveau thriller horrifique. Solitude, dépression hivernale, violence, création artistique, remakes, intelligence artificielle et avenir du cinéma : les échanges révèlent deux personnalités complémentaires, parfois très différentes dans leur manière d’aborder le septième art.

Avec A Cold Season, Christian Jude Grillo raconte la désagrégation psychologique de Jacob White, un homme isolé dans les paysages enneigés de Pennsylvanie, dont la perception de la réalité devient progressivement incertaine.

Nous avions déjà présenté le film et les premières informations sur sa production. Cette fois, place à ceux qui l’ont imaginé et porté à l’écran.

L’entretien original a été réalisé en anglais. Les propos présentés ci-dessous ont été traduits et sélectionnés pour cette version française.

I. Les hommes derrière la caméra

1. Le film qui a tout changé

HorreurNews : Vous souvenez-vous du premier film qui vous a véritablement troublé, effrayé ou fasciné au point de changer votre manière de voir le monde ? Avec le recul, pensez-vous que cette expérience a contribué à façonner les artistes que vous êtes devenus ?

Christian Jude Grillo : Oui, c’est une question à laquelle j’ai déjà souvent répondu. Pour moi, c’est The Toxic Avenger. C’est le film qui m’a donné la permission de faire du cinéma.

En le découvrant, j’ai compris qu’un film n’avait pas besoin de ressembler à une production hollywoodienne, visuellement ou techniquement, pour être totalement divertissant. Cela a complètement changé ma perception de ce que pouvait être le cinéma. Je n’avais jamais vu quelque chose comme The Toxic Avenger auparavant.

Andrew Hunsicker : J’ai toujours profondément aimé le cinéma des années 1970. C’était une décennie extraordinaire, pendant laquelle les réalisateurs semblaient prêts à prendre des risques, à provoquer le public et à raconter des histoires qui n’offraient pas nécessairement de conclusions rassurantes.

Lorsque Alien est arrivé en 1979, il représentait pour moi le prolongement naturel de tout ce que j’appréciais dans ce cinéma. Malgré son appartenance à la science-fiction et à l’horreur, il possédait cette atmosphère, ce réalisme, ces personnages imparfaits et ce rythme volontairement mesuré.

Ce qui me fascinait n’était pas simplement la créature. C’étaient l’isolement, la méfiance et l’impression que des gens ordinaires étaient piégés dans une situation qui leur échappait.

J’ai toujours pensé que les choses les plus effrayantes se trouvent souvent dans notre tête. Ce que nous imaginons peut être bien plus terrifiant que ce qu’un réalisateur nous montre explicitement.

The Thing et Shining ont renforcé cette conviction. Ces influences se retrouvent dans A Cold Season, où une grande partie de l’horreur provient de la détérioration de la perception de Jacob et de l’incertitude du spectateur face à ce qui se passe réellement.

2. Quand les blessures personnelles deviennent du cinéma

HorreurNews : Christian, vous avez expliqué dans une précédente interview que A Cold Season était un projet particulièrement émotionnel pour vous. Sans entrer dans des aspects de votre vie privée que vous préféreriez garder pour vous, quelle part de votre vécu personnel avez-vous intégrée à cette histoire ? Un réalisateur doit-il parfois accepter de se rendre émotionnellement vulnérable pour créer quelque chose de sincère ?

Christian Jude Grillo : Oui, absolument. J’ai mis beaucoup de mes sentiments personnels concernant Noël et la dépression hivernale dans ce film.

Je pense que Neighbor, Intruder et A Cold Season reflètent tous une partie de mon état d’esprit et de ma manière d’écrire à partir de mes propres expériences.

Ces films montrent des personnages solitaires qui tentent, d’une manière ou d’une autre, de survivre aux difficultés de la vie.

3. Comprendre la douleur de Jacob

HorreurNews : Andrew, un acteur peut-il réellement comprendre un personnage comme Jacob sans reconnaître en lui une part de sa propre douleur ou de ses contradictions ? Certains aspects du personnage vous ont-ils accompagné après la fin du tournage ?

Andrew Hunsicker : Je pense qu’un acteur doit trouver quelque chose en lui qui lui permette de se connecter émotionnellement à son personnage, même lorsque celui-ci adopte des comportements qu’il n’envisagerait jamais personnellement.

Dans mon cas, ce lien avec Jacob était personnel. Je suis alcoolique, et mon expérience de l’addiction a nourri mon interprétation.

Une dépendance peut submerger le jugement rationnel et pousser quelqu’un vers des comportements destructeurs, même lorsqu’il connaît les conséquences de ses actes. L’alcoolisme et les troubles psychologiques peuvent également se renforcer mutuellement.

Cela m’a permis de comprendre quelque chose d’essentiel concernant Jacob : le monstre ne sait pas qu’il est un monstre.

Les gens rationalisent leurs actes. Pour interpréter Jacob, je devais comprendre son point de vue plutôt que le juger.

Le scénario de Christian et notre collaboration ont été fondamentaux. Les autres acteurs et les conditions de tournage ont également contribué à façonner mon interprétation.

Une expérience particulièrement importante a été de jouer face à mon propre fils, Jake Hunsicker, qui interprète le fils de Jacob dans le film, sur une suggestion de Christian.

Nous avions déjà collaboré sur plusieurs courts métrages et sur The Arrangement, un long métrage sorti en 2020 que nous avions coécrit et que Jake avait réalisé.

Travailler ensemble a créé une véritable connexion émotionnelle dans nos scènes, tout en nous obligeant à séparer notre relation personnelle de celle de nos personnages.

Ce qui m’est resté après le tournage, c’est à quel point il peut être terrifiant de ne plus pouvoir se fier à son propre jugement.

4. Avez-vous déjà voulu abandonner le cinéma ?

HorreurNews : Avez-vous déjà sérieusement envisagé d’abandonner le cinéma ? Et qu’est-ce qui vous a finalement convaincus de continuer ?

Christian Jude Grillo : Oui. À chaque fois que je fais un film ! Absolument à chaque fois.

On finit toujours par se demander ce que tous ces efforts vont réellement apporter.

Andrew Hunsicker : Oui, j’ai sérieusement envisagé d’arrêter. La principale raison, c’est le doute.

Après plus de 35 ans de carrière dans le monde de l’entreprise, j’ai pris ma retraite en 2023. Je me suis ensuite retrouvé, assez inattendument, à produire trois longs métrages avec Christian en un peu plus de deux ans.

Cela a été extrêmement gratifiant, mais aussi bien plus éprouvant émotionnellement et physiquement que je ne l’avais imaginé.

En tant qu’acteur et producteur, je remets constamment en question mes décisions, mes capacités et la qualité de notre travail.

Ce qui me pousse à continuer, c’est le processus créatif. Voir une histoire prendre forme, travailler avec nos équipes et découvrir enfin le résultat est extraordinairement satisfaisant.

Le cinéma possède cette étrange capacité à vous faire douter de votre légitimité tout en vous empêchant d’imaginer faire autre chose.

Même si j’arrêtais, je passerais probablement mon temps à réfléchir au prochain film que nous pourrions réaliser.

5. Le véritable monstre est-il humain ?

HorreurNews : Votre film semble suggérer que le véritable monstre n’est pas nécessairement une créature extérieure, mais quelque chose qui peut silencieusement grandir dans l’esprit humain. L’horreur est-elle plus puissante lorsqu’elle montre le monstre ou lorsqu’elle nous oblige à reconnaître quelque chose de dérangeant en nous-mêmes ?

Christian Jude Grillo : Mon monstre préféré a toujours été le monstre humain.

J’adore raconter des histoires sur les monstres humains. Une grande partie de mon travail repose sur cette idée, depuis mon premier film, Belial, réalisé en 2007.

Ce film mettait en scène un homme dangereux enfermé dans une école abandonnée, où un enfant tentait de lui échapper. C’était un jeu du chat et de la souris.

Depuis cette époque, je répète que les gens sont plus effrayants que les véritables monstres. Pour moi, ce sont les êtres humains qui sont les monstres.

On retrouve cela dans Deer Crossing, Booley, Apocalypse Kiss, Law of Perdition et même Neighbor, avec le personnage de Frank.

Ce qui m’intéresse, c’est l’être humain incontrôlable, dont l’état mental l’entraîne au-delà des limites habituelles de la sécurité et du comportement social.

II. A Cold Season : la face sombre de la nature humaine

6. Comprendre un personnage sans le défendre

HorreurNews : Andrew, lorsque vous interprétez un personnage dont les pensées ou les actes peuvent être dérangeants, cherchez-vous à le comprendre, à le justifier ou simplement à accepter ses contradictions ? Avez-vous parfois eu du mal à éprouver de l’empathie pour Jacob ?

Andrew Hunsicker : Comprendre et justifier sont deux choses très différentes.

En tant qu’acteur, ma responsabilité consiste à comprendre Jacob, pas à défendre ses actes.

Mon expérience de l’alcoolisme m’a aidé à reconnaître la manière dont les individus rationalisent parfois des comportements destructeurs, même lorsqu’ils savent qu’ils agissent mal.

La perception dégradée de la réalité de Jacob crée une logique qui lui est propre. Encore une fois, le monstre ne sait pas qu’il est un monstre.

Certains de ses actes sont indéfendables. Comprendre ses motivations ne les rend pas plus acceptables.

Mais c’est précisément le défi d’un tel rôle : retrouver l’humanité du personnage sans excuser l’horreur.

7. Un réalisateur doit-il posséder toutes les réponses ?

HorreurNews : Christian, l’idée du double sombre de Jacob ouvre la porte à plusieurs interprétations. Mais j’aimerais aborder cela sous un autre angle : un réalisateur doit-il connaître toutes les réponses aux mystères qu’il crée ? Ou certaines ambiguïtés doivent-elles rester irrésolues, même dans l’esprit de celui qui a écrit l’histoire ?

Christian Jude Grillo : Dans mon écriture, il y a beaucoup de mystères. Parfois, j’écris des choses que je ne comprends pas entièrement moi-même.

Je suis donc parfois en train de résoudre un puzzle, exactement comme le public.

8. Jusqu’où peut-on exploiter la souffrance humaine ?

HorreurNews : Où placez-vous la limite entre utiliser la souffrance humaine pour raconter une histoire puissante et exploiter cette souffrance à des fins de divertissement ? Cette question a-t-elle provoqué des désaccords créatifs entre vous ?

Christian Jude Grillo : Je ne pense pas qu’il devrait y avoir de limites à l’horreur, en dehors de ce qui dépasse le cadre légalement acceptable dans un film.

C’est justement le principe de l’horreur : aller jusqu’à ce qui nous effraie, que ce soit dans un livre ou au cinéma.

Oui, c’est de l’exploitation. L’art est une forme d’exploitation. Mais nous ne pouvons pas comprendre les choses auxquelles nous sommes confrontés si nous ne les exposons pas à la lumière.

Andrew Hunsicker : Je pense que la distinction repose sur une question : la souffrance sert-elle l’histoire, ou l’histoire existe-t-elle simplement pour exploiter la souffrance ?

L’horreur a toujours exploré les aspects inconfortables de notre existence : le deuil, l’isolement, la violence, la peur ou la souffrance psychologique.

Je ne crois pas que les réalisateurs devraient éviter ces sujets sous prétexte qu’ils sont difficiles. Au contraire, l’horreur permet parfois de les aborder plus honnêtement que d’autres genres.

Dans A Cold Season, la souffrance psychologique de Jacob est fondamentale pour comprendre le personnage.

Christian et moi discutons pratiquement de tous les aspects de nos films, y compris de la manière de présenter les sujets sensibles.

Nous n’avons pas toujours la même approche, mais notre organisation est claire : Christian possède le dernier mot sur les décisions artistiques, tandis que j’ai l’autorité finale sur la plupart des autres aspects.

Cela ne signifie pas que nous n’écoutons pas l’avis de l’autre. Nous débattons de tout, mais nous ne laissons pas ces débats bloquer les décisions.

III. Noël, l’hiver et l’art de mettre mal à l’aise

9. Noël, une fête qui peut exclure

HorreurNews : Noël est presque devenu une marque commerciale, associée à des images réconfortantes et à une obligation de bonheur. Pourtant, pour certaines personnes, cette période intensifie la solitude, les souvenirs douloureux ou le sentiment d’exclusion. Vouliez-vous simplement détourner les conventions des films de Noël, ou remettre en question cette représentation presque obligatoire du bonheur ?

Christian Jude Grillo : Absolument.

Contrairement à beaucoup d’autres fêtes, Noël n’est pas forcément inclusif.

Halloween, par exemple, permet de participer en distribuant des bonbons à de parfaits inconnus ou simplement en se déguisant et en s’amusant.

Noël est davantage associé à la famille et aux amis. Lorsqu’une personne a perdu une partie de ces liens ou n’a jamais connu cet environnement, cette fête peut devenir particulièrement douloureuse.

C’est un aspect intéressant à explorer, notamment avec la dépression hivernale.

L’isolement, le froid et le manque de soleil peuvent affecter les individus. Je pense que certaines personnes sont également plus sensibles à leur environnement que d’autres.

10. Tourner par −17 °C : une expérience impossible à simuler ?

HorreurNews : Andrew, le véritable froid, l’épuisement physique et l’isolement des paysages de Pennsylvanie ont-ils influencé votre interprétation de Jacob ? Un studio ou un environnement numérique peuvent-ils produire la même authenticité ?

Andrew Hunsicker : Absolument ! Il existe une énorme différence entre faire semblant d’avoir froid et réellement geler.

Un jour, nous tournions près d’éoliennes, avec une température d’environ −17 °C et près de 60 centimètres de neige.

Je portais les vêtements de Jacob, qui n’étaient pas vraiment conçus pour tenir chaud.

À la fin de la journée, je me suis demandé : « Quel genre de producteur idiot oblige un acteur à travailler dans ces conditions ? »

Et puis j’ai réalisé que le producteur, c’était moi !

C’est justement la beauté des environnements réels.

Le froid, l’épuisement et l’isolement n’étaient pas des choses que je devais jouer. Ils étaient bien réels et influençaient naturellement mon interprétation.

Les studios et les effets numériques permettent d’accomplir des choses extraordinaires, mais certaines formes d’authenticité ne peuvent pas être fabriquées.

Parfois, la meilleure valeur de production est offerte gratuitement par la nature, même si l’on risque de mourir de froid pour l’obtenir !

11. Le public moderne supporte-t-il encore l’incertitude ?

HorreurNews : Les films contemporains expliquent parfois presque tout concernant les motivations des personnages et les mécanismes de l’horreur. Préférez-vous montrer les choses au spectateur ou le laisser les imaginer ? Pensez-vous que le public moderne supporte de moins en moins les films qui entretiennent volontairement le doute ?

Christian Jude Grillo : Oui, je pense que le spectateur américain moyen est devenu moins à l’aise avec l’idée de devoir assembler lui-même les morceaux d’une histoire.

Aujourd’hui, beaucoup veulent qu’on leur présente quelque chose de clairement identifié, étiqueté et expliqué.

Pour moi, ce n’est pas cela, L’art est subjectif.

Deux personnes peuvent regarder exactement le même tableau dans un musée parisien et en retirer des émotions ou des inspirations complètement différentes.

L’une peut être profondément touchée tandis que l’autre ne ressent absolument rien.

C’est précisément ce qui rend l’art intéressant.

IV. Le cinéma d’horreur moderne : renaissance ou stagnation ?

12. L’horreur est-elle devenue victime de son succès ?

HorreurNews : Le cinéma d’horreur connaît-il une véritable renaissance créative, ou le genre commence-t-il à se répéter malgré sa popularité ?

Christian Jude Grillo : J’ai l’impression que le cinéma d’horreur se trouve aujourd’hui dans une situation comparable à celle de la musique dans les années 1990.

À cette époque, l’industrie musicale était extrêmement puissante commercialement. MTV pouvait transformer un groupe en phénomène grâce à une seule chanson, organiser une tournée et générer des millions de dollars.

Mais lorsque vous donnez constamment la même chose au public, il finit par s’en lasser.

C’est ce qui est arrivé à l’industrie musicale, même si d’autres facteurs, comme Napster, ont également joué un rôle.

Si vous continuez à proposer exactement les mêmes choses sans inspirer les gens, ils finiront par partir.

Et je pense que cela dépasse largement le cinéma ou la musique. C’est vrai pour beaucoup de choses dans la vie.

Andrew Hunsicker : Je pense que les deux phénomènes se produisent simultanément.

Les cinéastes indépendants réalisent des films d’horreur merveilleusement originaux, tandis que les grands studios continuent de s’appuyer sur des franchises et des remakes.

Je comprends les raisons commerciales de ces décisions, mais c’est l’originalité qui rend le genre passionnant.

C’est notre approche chez Intruder Films. Christian et moi avons réalisé trois films très différents.

Intruder est un film d’horreur de science-fiction avec une dimension satirique. Neighbor est un thriller psychologique dans lequel une situation ordinaire devient terrifiante. A Cold Season est un film d’horreur de Noël qui explore l’isolement et la détérioration psychologique.

Nous ne voulons pas réaliser trois fois le même film.

Mais créer une œuvre originale ne représente que la moitié du combat. L’autre moitié consiste à permettre au public de la découvrir.

C’est particulièrement difficile pour les cinéastes indépendants qui doivent rivaliser avec des franchises disposant de budgets marketing considérables.

Je ne pense donc pas que l’horreur souffre d’un problème d’originalité. Elle souffre d’un problème de visibilité.

Le prochain grand film d’horreur existe peut-être déjà. La question est de savoir si quelqu’un aura un jour l’occasion de le voir.

13. Hollywood est-il devenu trop commercial ?

HorreurNews : Christian, vous avez cité des films comme Hardware de Richard Stanley, The Toxic Avenger ou Haute Tension d’Alexandre Aja parmi vos influences. Ces œuvres possèdent une identité visuelle forte et n’hésitent pas à être excessives ou dérangeantes. Retrouvez-vous encore cette audace dans le cinéma d’horreur américain contemporain, ou les productions sont-elles devenues trop lisses, calculées et soucieuses de plaire à tout le monde ?

Christian Jude Grillo : Oui, je pense que le cinéma américain est devenu beaucoup trop commercial.

Hollywood s’est enfermé dans cette logique, et je crois que cela le condamne progressivement.

Avec l’apparition des plateformes de streaming, nous vivons presque une nouvelle époque des vidéoclubs.

À l’époque, des films comme The Toxic Avenger ou Hardware pouvaient trouver leur place à côté de productions beaucoup plus importantes.

Des cinéastes comme Lloyd Kaufman pouvaient créer quelque chose avec des moyens limités et accéder malgré tout à un public.

Aujourd’hui, tout est devenu extrêmement commercial. Il faut séduire l’audience la plus large possible.

Nous vivons à l’époque de TikTok, où l’on nous apprend qu’il faut plaire à tout le monde, obtenir des abonnés et accumuler des mentions « J’aime » pour réussir.

Je pense que cette mentalité a abîmé l’art.

Nous avons fini par transformer notre propre identité artistique en produit commercial.

14. Le public a-t-il encore la patience de regarder un film lent ?

HorreurNews : Andrew, pensez-vous que les spectateurs contemporains ont encore la patience nécessaire pour apprécier des récits qui prennent leur temps, comme Alien, The Thing ou Shining ?

Andrew Hunsicker : Je l’espère sincèrement, parce que certains de mes films préférés auraient peut-être du mal à trouver leur place dans cette culture de la gratification immédiate.

Alien, The Thing et Shining comprenaient que le suspense se construit progressivement.

Ils prenaient le temps de développer les personnages, leurs relations et l’atmosphère avant de libérer véritablement l’horreur.

C’est ce qui rendait le résultat tellement plus puissant.

A Cold Season suit cette même philosophie. Une grande partie de sa tension consiste à passer du temps avec Jacob, à remettre progressivement en question ce que l’on voit et à laisser l’incertitude s’installer.

Évidemment, les habitudes ont changé. Nous sommes en concurrence avec les téléphones, les réseaux sociaux et une infinité de divertissements qui réclament constamment notre attention.

Mais je crois que les spectateurs apprécient toujours les histoires qui prennent leur temps lorsqu’elles sont bien racontées.

La plus grande horreur n’est pas toujours ce qui apparaît à l’écran.

Parfois, c’est ce que le réalisateur laisse se produire dans votre imagination pendant que vous attendez que quelque chose de terrible arrive.

L’horreur se trouve entre nos oreilles.

15. Que pensez-vous de l’expression « elevated horror » ?

HorreurNews : Que pensez-vous de l’expression « elevated horror », parfois utilisée pour désigner un cinéma d’horreur considéré comme plus intellectuel ou ambitieux ? Un film doit-il nécessairement porter un message profond pour être considéré comme une grande œuvre ?

Christian Jude Grillo : Je trouve que le simple fait de qualifier soi-même quelque chose d’« élevé » est prétentieux.

Andrew Hunsicker : J’ai toujours trouvé cette expression étrange, car elle sous-entend que le cinéma d’horreur traditionnel avait besoin d’être élevé à un niveau supérieur.

Certains des plus grands films d’horreur étaient déjà intelligents, psychologiquement complexes et socialement pertinents bien avant l’apparition de cette expression.

L’Exorciste, Shining, Alien et The Thing ne manquaient certainement pas d’ambition artistique.

Je ne pense pas non plus qu’un film d’horreur ait besoin d’un message social profond pour être excellent.

Parfois, son objectif consiste simplement à effrayer, divertir ou déranger le spectateur. Et il n’y a absolument rien de mal à cela.

A Cold Season possède des thèmes psychologiques que les spectateurs peuvent analyser, mais ils n’ont pas besoin de les étudier pour apprécier le film.

S’ils en ressortent en réfléchissant à l’isolement, à la culpabilité ou à la fragilité de notre perception, c’est merveilleux.

Et s’ils trouvent simplement le film inquiétant et divertissant, nous aurons également accompli quelque chose d’important.

16. L’horreur française des années 2000 pourrait-elle encore exister aujourd’hui ?

HorreurNews : Christian, le cinéma d’horreur français des années 2000 a marqué les esprits avec des films comme Haute Tension, À l’intérieur, Frontière(s) ou Martyrs. Certaines de ces productions repoussaient les limites de la violence physique et psychologique. En tant que réalisateur américain, comment regardez-vous cette période ? Pensez-vous que le cinéma contemporain ose encore aller aussi loin ?

Christian Jude Grillo : Oui, je pense qu’il existe encore des cinéastes qui souhaitent repousser les limites.

Le problème, c’est que les chances de succès commercial de ce genre de films sont devenues plus faibles.

Il existe des exceptions, comme la franchise Terrifier, qui reste pour moi très américaine dans son approche.

Mais ces films repoussent les limites de la violence graphique et du gore. Leur réalisation met particulièrement en valeur les effets spéciaux sanglants.

C’est une franchise construite autour de quelqu’un qui aime créer ce type d’effets.

Elle prouve qu’il existe toujours un public.

En revanche, je pense qu’il faut distinguer le cinéma des séries télévisées.

À la télévision, l’horreur s’est développée sous une forme généralement plus douce.

Dans le cinéma, on peut encore créer des choses très extrêmes et les distribuer sur des plateformes comme Tubi ou Amazon Prime.

Mais ce n’est pas parce qu’un film peut être distribué qu’il sera réellement regardé ou qu’il rencontrera le succès.

C’est toute la difficulté.

17. Les remakes et suites tardives sont-ils devenus une facilité ?

HorreurNews : Parlons franchement des remakes et des suites de franchises historiques. Hollywood revisite régulièrement d’anciennes sagas en promettant de retrouver l’esprit des originaux. Est-ce un moyen légitime de faire découvrir ces univers à de nouvelles générations, ou le symptôme d’une industrie qui préfère exploiter la nostalgie plutôt que de prendre le risque de créer de nouveaux monstres et des histoires originales ?

Christian Jude Grillo : Je ne pense pas qu’il s’agisse vraiment d’exploiter la nostalgie.

Il s’agit surtout d’exploiter une marque.

Quelque chose qui appartient déjà à une franchise est beaucoup plus facile à vendre qu’une idée entièrement nouvelle à laquelle il faut convaincre les gens d’adhérer.

C’est précisément la montagne que doivent gravir les cinéastes indépendants et tous les artistes qui essaient de créer quelque chose d’original.

Andrew Hunsicker : Je n’ai aucune opposition philosophique aux remakes ou aux suites.

Certains sont excellents, particulièrement lorsque les réalisateurs apportent quelque chose de véritablement nouveau à une œuvre connue.

Deux de mes films d’horreur préférés sont d’ailleurs des remakes : The Thing de John Carpenter, sorti en 1982, et L’Invasion des profanateurs de Philip Kaufman, sorti en 1978.

Ces films ne se contentent pas de reproduire leurs prédécesseurs. Leurs réalisateurs leur ont apporté leur propre vision.

Le problème n’est donc pas le remake en lui-même, mais la motivation qui le justifie.

En tant que producteur, je comprends parfaitement la logique commerciale. Une propriété intellectuelle connue est plus facile à promouvoir.

Avec A Cold Season, nous demandons au public de donner sa chance à une production indépendante originale, sans franchise établie derrière elle.

C’est beaucoup plus difficile commercialement.

Mais si l’industrie cesse d’investir dans les histoires originales, elle finira par ne plus avoir de nouvelles œuvres intéressantes à refaire.

18. Quel film d’horreur récent vous a impressionné ou déçu ?

HorreurNews : Pouvez-vous chacun citer un film d’horreur récent qui vous a particulièrement marqué et un film apprécié par la critique qui vous a déçu ?

Christian Jude Grillo : J’ai du mal à trouver quelque chose de récent qui m’ait réellement impressionné.

J’ai essayé de regarder Obsession, mais je me suis ennuyé. Je n’arrivais même pas à rester concentré dessus.

Je n’ai pas vu récemment quelque chose qui m’ait véritablement inspiré.

Le dernier film dont je parle encore en me disant « Waouh ! », c’est probablement Hardcore Henry.

Depuis, j’ai l’impression que tout est devenu tellement numérique que cela ne m’impressionne plus vraiment.

Andrew Hunsicker : Un film récent qui m’a à la fois impressionné et déçu est The Substance.

Pendant une grande partie de sa durée, je l’ai trouvé formidable : visuellement audacieux, dérangeant, provocateur, avec un commentaire particulièrement pertinent sur le vieillissement, les standards de beauté et l’obsession de l’industrie du divertissement pour l’apparence.

J’ai admiré son ambition et sa volonté de prendre des risques. C’est exactement le genre de cinéma non conventionnel que j’apprécie.

Mais j’ai trouvé que le film devenait progressivement complaisant envers ses propres excès, particulièrement pendant son final.

Il avait déjà brillamment exprimé son propos, mais continuait à pousser les choses toujours plus loin, au point d’affaiblir ce qui rendait les premières parties si intéressantes.

Il existe une frontière entre repousser les limites créatives et savoir faire preuve de retenue.

Je pense que savoir quand s’arrêter est une qualité importante pour un réalisateur.

J’ai donc beaucoup apprécié The Substance, mais je suis sorti de la projection en me disant qu’une plus grande discipline dans le dernier acte aurait pu transformer un très bon film en œuvre véritablement exceptionnelle.

V. Hollywood, streaming et nouvelles règles du cinéma

19. Le cinéma indépendant est-il devenu une simple vignette sur les plateformes ?

HorreurNews : Produire un film indépendant est déjà un défi. Réussir à le faire découvrir au public en est un autre. Les plateformes de streaming ont ouvert de nouvelles possibilités, mais elles ont également créé des catalogues gigantesques dans lesquels les œuvres peuvent disparaître. Le cinéma indépendant risque-t-il de devenir une simple vignette perdue parmi des milliers d’autres ? Que faudrait-il changer pour que les petits films trouvent réellement leur public ?

Andrew Hunsicker : Absolument. Je pense que c’est l’un des plus grands défis auxquels les cinéastes indépendants sont confrontés.

Beaucoup se concentrent entièrement sur la réalisation de leur film sans comprendre que le terminer marque le début d’un autre combat : trouver un distributeur, organiser le marketing et convaincre les spectateurs de le regarder.

Obtenir une distribution pour un film indépendant sans noms connus est difficile. Trouver un très bon distributeur l’est encore davantage.

Nous avons eu la chance de travailler avec MVD Entertainment Group sur Neighbor et A Cold Season. Ils ont été professionnels, réactifs et très présents à nos côtés.

Mais même avec un excellent distributeur, la visibilité demeure un obstacle énorme.

Un film peut être disponible sur plusieurs plateformes et disparaître malgré tout parmi des milliers de titres.

Avec Intruder Films, nous avons généré plus de 30 millions de vues sur les réseaux sociaux pour promouvoir nos films.

Mais nous avons appris une chose essentielle : convaincre quelqu’un de regarder une vidéo de dix secondes est très différent de le convaincre de regarder un long métrage.

C’est aussi pour cette raison que nous investissons beaucoup dans la promotion internationale de A Cold Season, particulièrement en France.

J’ai toujours admiré l’intérêt du cinéma français pour les récits intelligents, originaux et psychologiquement complexes.

Nous avons été encouragés par l’enthousiasme des journalistes français spécialisés dans l’horreur, notamment HorreurNews, et nous espérons que la France deviendra un marché important pour nos productions.

Les petits films ont besoin de meilleures possibilités de découverte, de relations solides avec les distributeurs et d’un soutien promotionnel plus important des plateformes.

Mais les réalisateurs doivent aussi comprendre que faire un film, le distribuer et le promouvoir sont trois défis différents. Les trois sont essentiels.

20. Faire des films rapidement signifie-t-il sacrifier la créativité ?

HorreurNews : Christian, vous avez déjà expliqué qu’un réalisateur ne devrait pas nécessairement passer cinq ans sur un seul film et qu’il était essentiel de continuer à créer. Mais le danger inverse existe-t-il ? En encourageant les artistes à travailler toujours plus vite, ne risque-t-on pas de sacrifier le temps nécessaire pour développer correctement leurs idées ? Comment distinguez-vous l’efficacité créative de la précipitation ?

Christian Jude Grillo : Je pense qu’il faut trouver un équilibre.

Oui, on peut précipiter un projet simplement pour le terminer. Mais ce n’était pas mon propos.

Ce que je voulais dire, c’est qu’il ne faut pas passer trop de temps à ressasser ce que l’on crée, particulièrement dans un monde qui évolue aussi rapidement.

J’ai travaillé avec des artistes qui mettaient des années et des années à terminer un projet.

Et lorsqu’ils finissaient par le sortir, ils n’en étaient même plus satisfaits.

J’appelle cela le syndrome Axl Rose.

Après les départs successifs des membres de Guns N’ Roses, il a fallu énormément de temps pour sortir leur album suivant.

À force, on peut s’isoler et perdre de vue une chose fondamentale : nous créons aussi du divertissement.

Je comprends que certains artistes considèrent leurs créations comme leurs enfants.

Mais lorsque vous avez réalisé de nombreux films ou écrit beaucoup de chansons, vous comprenez qu’il faut également permettre aux gens de découvrir votre travail.

Il faut un équilibre.

Parce que si vous passez cinq ans à faire un seul film, pensez à tous les autres films que vous n’avez pas réalisés pendant ces cinq années.

21. Faut-il adapter les films aux spectateurs qui regardent leur téléphone ?

HorreurNews : Le cinéma doit-il s’adapter à un public qui regarde des films sur son téléphone tout en faisant autre chose, ou défendre des œuvres qui réclament une attention complète ?

Christian Jude Grillo : Je trouve absurde qu’un artiste pense avoir le droit d’exiger l’attention du public.

Si votre travail ne retient pas l’attention des gens, c’est peut-être que votre art n’est pas suffisamment efficace.

J’ai moi-même expliqué dans d’autres interviews que la plupart des films que je regarde aujourd’hui ne me touchent plus réellement.

Le cinéma est un art ancien, et le monde a énormément changé.

Tout va beaucoup plus vite.

Les gens n’ont plus la même capacité d’attention qu’autrefois.

Nous ne sommes plus dans les années 1980. Vous ne pourriez pas sortir Terminator aujourd’hui et obtenir nécessairement le même succès.

En revanche, Hollywood peut continuer à exploiter le succès de Terminator.

Je trouve également certains films beaucoup trop longs.

Je préférerais que des œuvres de 45 minutes ou d’une heure puissent être considérées comme des longs métrages.

Je trouve que les formats plus courts correspondent davantage au monde actuel.

Andrew Hunsicker : Nous devons reconnaître l’évolution des habitudes du public sans permettre à ces habitudes de dicter toutes nos décisions artistiques.

En tant que producteur, je souhaite que nos films soient vus par le plus grand nombre.

Si quelqu’un découvre A Cold Season sur une tablette ou un téléphone, je ne vais certainement pas m’en plaindre.

Mais en tant qu’acteur et cinéaste, je sais à quel point les détails les plus infimes peuvent être importants.

Un regard, une pause ou quelque chose qui se produit en arrière-plan peuvent avoir une signification énorme.

Dans A Cold Season, prêter attention à ces détails peut modifier considérablement votre interprétation de ce que vous regardez.

Si vous faites défiler les réseaux sociaux en même temps, une partie de ce travail disparaît.

Je ne pense pas que la solution consiste à rendre tous les films plus rapides, plus bruyants ou plus simples.

Il faut distinguer la manière d’attirer un spectateur et la manière de lui raconter une histoire une fois son attention obtenue.

Ce sont deux défis créatifs très différents.

22. Accepteriez-vous un gros budget hollywoodien au prix de votre indépendance ?

HorreurNews : Andrew, accepteriez-vous un budget dix fois supérieur à vos moyens habituels si un studio hollywoodien imposait un casting prédéfini, une fin plus commerciale et une durée réduite ? Où se situe la frontière entre le compromis et l’abandon de son identité artistique ?

Andrew Hunsicker : J’écouterais certainement leur proposition !

J’ai passé une grande partie de ma carrière à évaluer des risques. Je comprends donc parfaitement qu’une personne qui investit beaucoup d’argent dans un projet ait certaines attentes.

Et tous les compromis artistiques ne sont pas nécessairement mauvais.

Un regard extérieur peut améliorer un film.

Un autre casting, une durée plus courte ou une fin différente peuvent réellement renforcer une histoire.

La question est de savoir si ces changements servent le film ou facilitent simplement sa commercialisation.

Christian et moi travaillons bien ensemble parce que nous avons une répartition claire des responsabilités.

Nous discutons pratiquement de tout, qu’il s’agisse de création, de finances, de production ou de distribution.

Mais lorsqu’un désaccord fondamental apparaît, Christian possède le dernier mot sur les décisions artistiques, notamment les prises de vues, les visuels promotionnels et le montage final.

J’ai l’autorité finale sur les autres aspects de l’entreprise et de la production.

Nous examinerions donc certainement l’offre d’un studio, mais nous devrions déterminer si nous serions encore en train de réaliser le film que nous voulions faire.

Si je devais imaginer notre réaction, je dirais que l’homme d’affaires en moi adorerait probablement cette proposition, mais que Christian serait beaucoup moins enthousiaste sur le plan artistique.

L’indépendance ne signifie pas refuser tout compromis. Elle signifie conserver la liberté de choisir ceux que l’on accepte.

VI. Intelligence artificielle : révolution créative ou menace ?

23. L’intelligence artificielle menace-t-elle l’identité humaine du cinéma ?

HorreurNews : Considérez-vous l’intelligence artificielle comme une nouvelle forme de liberté créative ou comme une menace pour l’identité humaine du cinéma ?

Christian Jude Grillo : Je considère l’intelligence artificielle comme un nouvel environnement créatif et un nouveau médium.

C’est un outil.

Lorsque je parle d’IA, je parle de l’outil que nous utilisons aujourd’hui, pas d’une superintelligence qui pourrait nous détruire un jour ou d’une intelligence générale capable de remplacer toutes sortes de travailleurs.

Mais je pense que cette évolution technologique va profondément transformer notre monde.

Est-ce une menace pour le cinéma ? Oui.

Mais le cinéma représente également une menace pour lui-même.

Le monde évolue au-delà de cette image rectangulaire que nous regardons sur un écran.

Les gens veulent des expériences plus interactives, plus immersives.

L’IA permet aujourd’hui à des personnes qui n’ont jamais appris à peindre ou à jouer d’un instrument d’exprimer certaines idées créatives.

Je suis musicien. Je continue à créer de la musique de manière traditionnelle, mais j’utilise également l’intelligence artificielle.

Je trouve ces deux approches extrêmement efficaces, chacune à sa manière.

La boîte de Pandore est ouverte. On ne peut plus la refermer.

On ne peut pas désinventer le feu.

Andrew Hunsicker : Je pense que l’intelligence artificielle représente à la fois une occasion extraordinaire et un défi extrêmement dangereux.

Mon parcours professionnel m’a amené à travailler avec la technologie, la gestion des risques et l’adaptation des organisations au changement.

Je suis donc réticent à rejeter une technologie simplement parce qu’elle bouleverse les pratiques existantes.

Pour les cinéastes indépendants, l’IA pourrait rendre accessibles certaines capacités de production qui étaient auparavant financièrement hors de portée.

C’est passionnant.

Mais il existe une différence énorme entre utiliser une technologie pour soutenir la créativité humaine et l’utiliser pour remplacer cette créativité.

Je suis particulièrement préoccupé par la situation des acteurs, des scénaristes et des autres professionnels dont le travail pourrait être reproduit sans véritable consentement ni compensation.

Ironiquement, notre premier long métrage, Intruder, explore justement les dangers d’une intelligence artificielle qui échappe au contrôle humain.

Et A Cold Season illustre quelque chose qui conserve à mes yeux une valeur immense : l’élément humain imprévisible.

Les performances, le véritable hiver de Pennsylvanie, la collaboration entre les acteurs et les techniciens et toutes les décisions créatives prises pendant le tournage contribuent à l’identité du film.

La question fondamentale n’est pas de savoir si l’IA doit appartenir au cinéma.

C’est de déterminer qui la contrôle, comment elle est utilisée et si les professionnels de la création conservent une place significative dans ce processus.

24. Une scène de A Cold Season créée grâce à l’intelligence artificielle

HorreurNews : Christian, certaines productions utilisent déjà des images générées par intelligence artificielle pour remplacer des éléments qui auraient autrefois nécessité des effets spéciaux pratiques. Vous qui appréciez particulièrement ce type de cinéma artisanal et imaginatif, pensez-vous qu’une image numérique puisse provoquer la même réaction émotionnelle qu’un élément physiquement présent devant la caméra ? Existe-t-il des aspects du cinéma que vous refuseriez absolument de confier à l’intelligence artificielle ?

Christian Jude Grillo : Pour répondre à la première question, oui.

Dans A Cold Season, j’ai personnellement créé un élément qui n’a jamais existé physiquement.

C’est l’un des moments du film qui semble avoir particulièrement touché certaines personnes, notamment d’après les critiques.

Il s’agit de la scène dans laquelle un cerf est heurté sur la route, blessé, ensanglanté, et tente de se relever.

Cet élément a été généré par intelligence artificielle.

Je n’aurais pas voulu essayer de reproduire cela dans le monde réel. Je ne souhaite d’ailleurs jamais revoir une telle scène dans la réalité.

Mais cela existe, et cela provoque de véritables émotions.

L’élément numérique fonctionne également grâce à Andrew, qui a réalisé un travail formidable pour transmettre l’émotion face à quelque chose qui n’était pas réellement présent.

C’est comparable à un acteur hollywoodien qui doit jouer face à une balle verte fixée au bout d’une tige.

Donc oui, une image générée numériquement peut provoquer une réaction émotionnelle authentique.

En revanche, je pense toujours que les gens devraient essayer d’écrire leurs propres films et de raconter les histoires à partir de leur propre point de vue.

Le cœur du cinéma, c’est la narration.

Si nous abandonnons notre capacité à raconter nos histoires en laissant l’IA les écrire entièrement à notre place, nous perdons quelque chose d’essentiel.

Cela ne signifie pas que je n’utilise pas l’IA pour écrire.

C’est un outil extrêmement utile pour moi, notamment parce que mes difficultés d’attention m’obligent parfois à relire plusieurs fois un paragraphe pour bien l’assimiler.

L’IA m’aide à résumer et à organiser mes propres textes. Elle me permet de mieux comprendre ce que je viens d’écrire et d’avancer plus rapidement sur mes scénarios.

Elle peut également m’aider à travailler certains dialogues ou des formulations particulières, par exemple lorsqu’un personnage doit parler comme un journaliste.

Je peux rédiger la base de ce que je veux exprimer, puis utiliser l’IA pour trouver une formulation plus adaptée.

Pour moi, c’est un outil.

Mais il faut conserver l’élément humain au cœur de la narration. Sinon, ce n’est plus une histoire humaine.

25. Un film entièrement numérique reste-t-il du cinéma ?

HorreurNews : Andrew, un long métrage créé presque entièrement avec des outils numériques, sans équipe de tournage traditionnelle ni acteurs physiquement présents, pourrait-il encore être considéré comme du cinéma ?

Andrew Hunsicker : Je pense que oui, mais ce serait une forme de cinéma fondamentalement différente.

Le cinéma a toujours évolué avec la technologie.

Le son, la couleur, la photographie numérique, les effets spéciaux informatiques et le streaming ont tous transformé ce médium.

Je ne pense pas qu’une nouvelle évolution technologique puisse automatiquement disqualifier une œuvre en tant que film.

Mais il existe quelque chose d’irremplaçable dans les interactions humaines.

Certains des meilleurs moments que j’ai vécus sur un plateau n’étaient pas prévus.

Ils sont apparus parce qu’un acteur interprétait une réplique différemment, parce que quelqu’un réagissait de manière inattendue ou parce que l’environnement créait une occasion que personne n’avait anticipée.

Sur A Cold Season, le véritable hiver de Pennsylvanie a influencé les performances et les décisions de production d’une manière que nous ne pouvions pas complètement prévoir.

Ces imperfections et ces surprises peuvent devenir les moments les plus mémorables d’un film.

Christian et moi pensons que le tout est supérieur à la somme de ses parties.

Un grand film n’est pas simplement un assemblage de contributions individuelles.

C’est l’interaction entre elles qui crée quelque chose de spécial.

L’intelligence artificielle pourra peut-être reproduire de nombreux éléments individuels.

Mais pourra-t-elle reproduire cette collaboration humaine imprévisible ?

C’est une question beaucoup plus intéressante.

VII. Intruder Films : le prix de l’indépendance

26. Trois longs métrages en deux ans : quels sacrifices ?

HorreurNews : Vous avez terminé trois longs métrages en un peu plus de deux ans. Qu’avez-vous sacrifié pour y parvenir ? Le cinéma a-t-il fini par prendre trop de place dans votre vie personnelle ?

Christian Jude Grillo : Pour moi, non.

J’ai aujourd’hui 53 ans et Andrew et moi avons commencé cette nouvelle étape de notre parcours lorsque j’avais environ 50 ans.

Je suis à un stade de ma vie où je suis déjà pratiquement à la retraite, et les films ainsi que les médias constituent désormais mon activité principale.

C’était merveilleux de me réveiller chaque matin avec un projet sur lequel travailler.

Construire le vaisseau spatial de Intruder a représenté un travail énorme. Si nous devions recommencer, nous ferions probablement certaines choses différemment pour nous faciliter la vie.

Mais je n’ai jamais eu l’impression que le cinéma interférait négativement avec ma vie personnelle.

Le cinéma est devenu ma vie personnelle.

J’aime avoir un film à réaliser ou un projet sur lequel travailler. C’est ce qui me motive.

Andrew Hunsicker : Le plus grand sacrifice a probablement été le temps.

Lorsque j’ai pris ma retraite de ma carrière en entreprise à la fin de l’année 2023, je pensais avoir beaucoup plus de contrôle sur mon emploi du temps.

Puis je me suis retrouvé à produire des longs métrages avec Christian et Intruder Films !

Certaines personnes pensent que produire un film consiste simplement à gérer un budget, des plannings et de la logistique.

Mais un producteur participe aussi profondément au processus créatif, depuis le développement jusqu’à la réalisation finale, tout en essayant de concilier les ambitions artistiques et les contraintes pratiques.

Et lorsque vous êtes également acteur, cela crée des conflits assez intéressants.

J’aime l’expliquer de cette manière : Andrew Hunsicker, l’acteur, pense pouvoir interpréter absolument tous les rôles.

Andrew Hunsicker, le producteur, sait parfaitement qu’Andrew, l’acteur, ne peut pas jouer tous les personnages !

Mais Andrew, le producteur, sait aussi qu’Andrew, l’acteur, est toujours l’option la moins chère et la plus facile à engager !

C’est amusant, mais il y a une véritable question derrière cela.

Un acteur souhaite constamment se dépasser. Un producteur doit prendre des décisions objectives sur ce qui convient le mieux au film.

C’est l’une des raisons pour lesquelles ma collaboration avec Christian est si précieuse.

Nos compétences sont complémentaires.

Cela nous a permis d’accomplir énormément de choses en relativement peu de temps.

Et malgré les sacrifices, je n’échangerais cette expérience pour rien au monde.

27. L’indépendance artistique peut-elle devenir une prison ?

HorreurNews : Christian, l’indépendance artistique est souvent présentée comme la liberté créative ultime. Mais peut-elle également devenir une prison lorsque le réalisateur doit gérer constamment les responsabilités financières, techniques et humaines ? Avez-vous parfois souhaité pouvoir vous concentrer exclusivement sur la réalisation en laissant toutes ces contraintes à quelqu’un d’autre ?

Christian Jude Grillo : Oui et non.

Je suis quelqu’un qui aime tout contrôler.

J’ai besoin de voir les choses exactement comme je les imagine, même lorsque ma manière de les envisager n’est pas nécessairement la meilleure.

J’aime pouvoir intervenir dans de nombreux aspects de la création.

Je veux peindre le tableau, en quelque sorte.

J’ai toujours quelque chose à me prouver, notamment que je suis capable de réaliser ce que j’ai imaginé.

Mais il faut trouver un équilibre, parce que je ne suis pas le meilleur dans tous les domaines.

Parfois, d’autres personnes sont beaucoup plus compétentes que moi pour certaines tâches.

Il faut donc apprendre à leur faire confiance.

L’indépendance artistique devient très difficile à gérer lorsque vous abordez réellement un projet comme un artiste.

Je ne pense pas d’abord au potentiel commercial d’un film. Je pars d’une idée qui naît dans mon esprit.

Je m’y attache énormément.

Mais j’aime aussi engager des professionnels lorsque je sais que je peux communiquer efficacement avec eux.

Par exemple, Hugh Tran a travaillé avec nous sur Intruder.

Nous n’avions les moyens de l’engager que pour une seule journée, mais cette journée a probablement été la plus agréable et la plus simple de tout le tournage.

Je me sentais en confiance parce que je savais que les aspects techniques étaient entre de bonnes mains.

Cela me permettait de me concentrer sur mon travail créatif.

Lorsque vous assumez tous les rôles vous-même, cela peut effectivement devenir une prison.

Donc oui, les deux situations existent.

À 53 ans, je continue encore à apprendre à trouver cet équilibre.

28. Qui a le dernier mot lorsqu’un désaccord apparaît ?

HorreurNews : Andrew, pouvez-vous raconter un désaccord créatif important que vous avez eu avec Christian ? Comment l’avez-vous résolu, et surtout, lequel de vous deux avait raison ?

Andrew Hunsicker : Christian est un cinéaste extraordinairement talentueux.

Il sait écrire, réaliser, filmer, monter et composer de la musique, parmi de nombreuses autres compétences.

De mon côté, mon parcours comprend notamment le monde de l’entreprise, la gestion des risques, l’organisation, l’amélioration des processus et mes propres expériences cinématographiques.

Nos compétences sont donc très complémentaires.

Notre structure organisationnelle est l’une des principales raisons pour lesquelles Intruder Films fonctionne.

Nous sommes associés à parts égales et nous discutons absolument de tout.

Les décisions créatives, le casting, les plannings de tournage, le marketing, la distribution, les contrats, les finances, les affiches et le montage.

Mais deux associés ne peuvent pas toujours parvenir à un accord unanime.

Nous avons donc établi une règle simple.

Christian possède l’autorité finale sur toutes les décisions artistiques, notamment la manière de tourner les scènes, la présentation visuelle et le montage définitif.

J’ai le dernier mot sur les autres domaines, notamment les opérations, les finances, la stratégie marketing et la distribution.

Cela ne signifie absolument pas que nous prenons nos décisions sans consulter l’autre.

Nous remettons en question nos idées, nous faisons des suggestions et nous défendons parfois nos positions avec beaucoup de vigueur.

Mais lorsque la discussion est terminée et qu’un désaccord persiste, nous savons qui doit prendre la décision.

Et une fois qu’elle est prise, nous la soutenons tous les deux.

Cela élimine l’un des plus grands problèmes des partenariats : l’indécision.

Nous avons terminé Intruder, Neighbor et A Cold Season en un peu plus de deux ans. Je pense que cela démontre que notre organisation fonctionne.

Et pour savoir qui a raison lorsque nous ne sommes pas d’accord ?

Eh bien, celui qui possède l’autorité finale a toujours raison.

Du moins jusqu’à la prochaine discussion !

29. Que signifie réellement réussir dans le cinéma indépendant ?

HorreurNews : Aujourd’hui, que représente le succès pour vous ? La reconnaissance, la rentabilité financière, la liberté artistique ou le fait de toucher les spectateurs ? Avez-vous peur que vos films ne reçoivent jamais l’attention qu’ils méritent ?

Christian Jude Grillo : Oui, à toutes ces questions !

Je me demande constamment ce que signifie réellement le succès.

Je dis souvent aux gens que je suis un réalisateur qui a réussi, mais que je ne suis pas riche.

Je fais des films depuis une vingtaine d’années et j’ai réussi, dans une large mesure, à les réaliser à ma manière, avec les outils dont je disposais.

Bien sûr, lorsque je regarde certaines de mes anciennes œuvres, je me dis que j’aurais pu faire beaucoup mieux sur certains aspects.

Mais terminer un projet et concrétiser sa vision représente déjà une forme de réussite.

La reconnaissance critique, gagner sa vie grâce à ses films, pouvoir financer le suivant ou toucher profondément quelques spectateurs sont également des formes de succès.

J’ai réalisé des films qui ont rapporté de l’argent, et certains continuent encore à en générer.

Mais cela n’a pas toujours suffi à financer les productions suivantes.

Je pense notamment à Neighbor.

Je suis heureux que le film ait été distribué sur Tubi et, je crois, sur une quatorzaine d’autres plateformes.

Des gens l’ont regardé, certains m’ont contacté et ont apprécié ce que nous avions raconté.

C’était un film qui reposait énormément sur ses acteurs.

Pour moi, c’est une réussite.

Financièrement, il n’a pas encore rapporté énormément. Mais qui sait ? Dans dix ans, il deviendra peut-être un film culte.

Ce qui compte, ce n’est pas uniquement l’argent.

La reconnaissance est essentielle.

C’est comme si vous peigniez la Joconde pour ensuite la laisser dans votre cave, sans jamais permettre à personne de la voir.

Est-ce encore une grande œuvre si personne ne peut la découvrir ?

Pour moi, le véritable succès d’un artiste consiste à être vu et entendu.

Andrew Hunsicker : Ma définition du succès a beaucoup évolué.

Plus tôt dans ma carrière, je mesurais la réussite à travers des critères traditionnels : les promotions, les responsabilités, la rémunération et les résultats.

Le cinéma m’a amené à prendre en compte d’autres éléments.

Nous sommes très fiers de notre travail créatif, mais nous dirigeons également une entreprise.

Nous investissons énormément de temps, d’énergie et d’argent dans nos films et nous souhaitons obtenir de véritables retombées financières.

Les cinéastes indépendants ne devraient pas avoir honte de rechercher la rentabilité.

Elle permet de continuer à créer, de rémunérer les personnes talentueuses, de développer des projets plus ambitieux et de construire une société durable.

Mais l’argent n’est pas le seul critère.

Voir une idée prendre vie, réunir des personnes talentueuses, surmonter les obstacles et terminer un long métrage est extrêmement gratifiant.

Nous avons eu la chance de collaborer avec des acteurs merveilleux, notamment Dana Godfrey, Paul Monte, Frank Volpe, David Warren, Britnee Glasco, Heather McCook et Julie Chapin.

Sur un plan plus personnel, partager ces expériences avec mon fils Jake Hunsicker représente également une réussite immense.

L’intérêt international suscité par A Cold Season, particulièrement en France, est lui aussi très encourageant.

Ce qui m’inquiète le plus n’est pas qu’un spectateur publie une critique négative.

C’est plutôt qu’une personne susceptible d’apprécier l’un de nos films n’ait jamais l’occasion de le découvrir.

C’est pour cela que je consacre autant de temps à la distribution, au marketing et à la promotion.

Je souhaite que Intruder Films produise des films distinctifs sur le plan créatif, largement regardés, appréciés par la critique et financièrement rentables.

Ces objectifs ne sont pas incompatibles.

30. Quel conseil donneriez-vous au jeune réalisateur que vous étiez ?

HorreurNews : Christian, si vous pouviez rencontrer le jeune cinéaste que vous étiez au début de votre carrière, quel conseil lui donneriez-vous ? Et surtout, existe-t-il une erreur, une décision professionnelle ou une occasion manquée que vous regrettez encore aujourd’hui, mais qui vous a finalement appris quelque chose d’essentiel ?

Christian Jude Grillo : C’est une question avec laquelle je me débats depuis vingt ans.

J’ai toujours voulu créer des films, de la musique ou des œuvres capables de provoquer une réaction.

Dans chaque film que j’ai réalisé et chaque chanson que j’ai écrite, il y avait cette volonté de faire ressentir quelque chose à quelqu’un.

Et je pense que cela m’a parfois desservi.

Je sais que je possède de bonnes compétences techniques et que je suis capable de traduire mes idées en images et en sons.

Je n’ai jamais fait d’école de cinéma.

J’ai appris naturellement, et je continue encore à apprendre.

Quand je réalise un film, j’ai parfois l’impression d’être le docteur Frankenstein en train de donner vie à sa création !

Mais je pense avoir échoué pendant longtemps à bien me promouvoir.

Je n’ai pas suffisamment réussi à trouver mon public.

Et je sens que les choses commencent seulement à évoluer, en grande partie grâce à Andrew.

C’est un excellent communicant et il sait promouvoir notre travail ainsi que Intruder Films.

J’ai toujours eu besoin de quelqu’un comme lui.

Je suis introverti. Je ne suis pas doué pour me mettre en avant.

Je suis doué pour fabriquer des choses.

Si je pouvais parler à la version plus jeune de moi-même, je lui dirais de trouver quelqu’un capable de promouvoir son travail ou d’apprendre à mieux se faire connaître.

J’ai aidé des personnes qui ont ensuite connu beaucoup plus de succès que moi.

Et je me suis parfois demandé pourquoi je n’avais pas obtenu la même reconnaissance.

Alors je conseillerais probablement au jeune réalisateur que j’étais de mieux comprendre les évolutions de son époque.

VIII. Héritage, regrets et avenir du cinéma

31. Que restera-t-il d’Intruder Films dans trente ans ?

HorreurNews : Andrew, dans vingt ou trente ans, qu’aimeriez-vous que les spectateurs retiennent d’Intruder Films ?

Andrew Hunsicker : Dans vingt ou trente ans, j’espère que tout le monde regardera A Cold Season, Intruder et Neighbor pour la 92e fois !

Plus sérieusement, j’aimerais que les gens se souviennent que nous avons réellement fait ces films.

Cela peut sembler simpliste, mais c’est important.

D’innombrables personnes ont des idées de films qui ne dépassent jamais le stade des conversations, des scénarios ou des projets.

Christian et moi avons décidé de créer une société de production et de réaliser des longs métrages sans disposer des ressources d’un studio traditionnel.

En un peu plus de deux ans, nous avons terminé trois films. J’en suis fier.

J’aimerais aussi que les spectateurs retiennent que nous avons réalisé des œuvres différentes plutôt que d’imiter systématiquement les tendances commerciales.

Intruder, Neighbor et A Cold Season sont très différents, mais ils partagent une conviction commune : nous pouvions créer quelque chose qui en valait la peine sans attendre la permission d’Hollywood.

J’aimerais également que notre collaboration démontre ce que l’on peut accomplir lorsque deux personnes possédant des compétences différentes respectent sincèrement leurs contributions respectives.

Christian et moi ne sommes pas interchangeables.

Et c’est justement pour cela que notre partenariat fonctionne.

Bien sûr, nous ne sommes pas seuls.

Nous avons collaboré avec de nombreux acteurs et techniciens talentueux dont les contributions dépassent largement leurs fonctions respectives.

C’est ce que j’aime dans le cinéma : réunir des personnes aux compétences différentes pour créer quelque chose qu’aucune d’elles n’aurait pu réaliser seule.

Sur un plan personnel, j’espère que mon fils Jake gardera de merveilleux souvenirs de nos expériences cinématographiques communes, particulièrement de A Cold Season.

Dans plusieurs années, je ne serai plus là, mais il lui restera ces performances et ces souvenirs.

Si notre parcours encourage quelqu’un à arrêter d’attendre une permission et à commencer à créer, ce serait un héritage formidable.

Je ne sais pas si nos films seront encore regardés dans vingt ou trente ans.

Mais ils existent.

Et ils continueront d’exister bien après que nous aurons terminé d’en réaliser.

Il y a quelque chose de profondément satisfaisant dans cette idée.

32. Un budget illimité, un dernier film : que réaliseriez-vous ?

HorreurNews : Si vous disposiez d’un budget illimité, d’une liberté artistique totale et que vous ne pouviez réaliser qu’un seul dernier film, quel serait-il ? Et surtout, pensez-vous que vos réponses seraient compatibles ?

Christian Jude Grillo : J’ai récemment eu une idée, une sorte de vision.

Cela m’arrive depuis toujours.

Hier encore, j’ai eu une idée que je voulais absolument conserver.

J’ai décidé d’en faire une chanson avec l’intelligence artificielle, grâce à Suno.

C’était une chanson de rap interprétée par une voix féminine.

Cela peut sembler étrange, mais pour moi, les paroles permettaient de préserver l’essence de cette histoire.

Je voulais garder cette idée de film intacte.

C’est ma manière de travailler : lorsque quelque chose me vient à l’esprit, je dois le documenter.

Je pense que nous vivons une époque où la créativité, la liberté humaine et beaucoup d’autres choses risquent de profondément changer.

Je vois arriver un avenir auquel nous ne sommes pas prêts.

Et je crois que nos discussions sur l’avenir du cinéma sont finalement très petites par rapport aux transformations qui nous attendent.

Le film que je voudrais réaliser parlerait de cet avenir.

Et ce serait un avenir extrêmement sombre pour l’humanité.

Nous vivons une évolution explosive.

Cela me fait penser à des histoires qui sont racontées depuis très longtemps, notamment dans Battlestar Galactica, Terminator ou Metropolis.

On y retrouve souvent l’idée que l’humanité reproduit les mêmes erreurs et finit par provoquer sa propre destruction.

Si je disposais d’un budget illimité pour un dernier film, je raconterais la destruction de l’humanité.

Je pense que, dans les vingt-cinq prochaines années, nous risquons de perdre énormément de libertés.

Peut-être sous des formes que nous n’imaginons pas encore.

Un monde où nous dépendrions entièrement d’autres personnes ou de systèmes pour pouvoir simplement exister.

À moins de résister.

Cela ressemblerait presque à Terminator, particulièrement aux deuxième et troisième films, avec cette idée que certaines évolutions semblent inévitables.

Andrew Hunsicker : C’est une question intéressante, parce qu’un budget illimité éliminerait de nombreuses contraintes qui ont façonné notre manière de faire du cinéma.

Mon premier réflexe serait de réaliser un film de science-fiction ambitieux avec une forte dimension d’horreur psychologique.

Quelque chose qui combinerait l’atmosphère et le suspense de Alien ou The Thing avec une histoire explorant la nature humaine, la technologie et les conséquences de nos décisions.

J’aimerais disposer de décors extraordinaires, de véritables constructions physiques et d’un univers crédible, sans devoir constamment me demander si nous pouvons nous le permettre financièrement.

Mais je ne voudrais pas que le budget prenne le dessus sur l’histoire.

L’une des leçons de Intruder, Neighbor et A Cold Season, c’est que les contraintes encouragent la créativité.

Avec A Cold Season, nous avons pris une histoire psychologique relativement contenue et utilisé le véritable hiver de Pennsylvanie pour créer une sensation beaucoup plus vaste d’atmosphère et d’isolement.

Des ressources illimitées offriraient une liberté extraordinaire, mais je ne voudrais pas perdre cette ingéniosité qui apparaît lorsqu’il faut résoudre les problèmes de manière créative.

Quant à savoir si Christian et moi serions d’accord, nous commencerions probablement avec des idées différentes avant de trouver un projet intéressant quelque part entre les deux.

Et si nous n’arrivions pas à nous entendre, notre organisation réglerait le problème.

Si la décision est artistique, Christian a le dernier mot.

Si elle concerne les affaires, c’est moi.

Avec un budget illimité, nous pourrions peut-être enfin nous offrir des bureaux séparés !

33. Le cinéma a-t-il perdu quelque chose en chemin ?

HorreurNews : Pour terminer, pensez-vous que les films laissent encore une empreinte émotionnelle aussi profonde qu’autrefois ? Et qu’est-ce qui mérite, selon vous, d’être absolument préservé dans le cinéma ?

Christian Jude Grillo : Oui, je crois que nous avons perdu quelque chose.

Mais ce n’est pas la faute des cinéastes.

Nous ne sommes pas devenus moins bons dans ce que nous faisons. Au contraire, nous sommes devenus beaucoup meilleurs.

Nous sommes devenus tellement efficaces que nous pouvons produire du divertissement en quantités extraordinaires.

Mais lorsqu’une chose exceptionnelle n’arrive que de temps en temps, elle conserve justement ce caractère exceptionnel.

Prenez Halloween.

Cette fête n’arrive qu’une fois par an.

C’est ce qui la rend spéciale.

C’est comme votre anniversaire.

Il existe quelque chose de magique dans ces moments particuliers.

Mais si vous décidiez de célébrer Halloween tous les jours, cette magie finirait par disparaître.

Je n’ai pas envie de fêter Halloween quotidiennement.

J’ai aussi envie de profiter de l’été, d’aller à la plage, d’apprécier certains aspects de Noël ou simplement de sentir arriver le printemps.

Ces moments sont précieux parce qu’ils sont limités dans le temps.

Nous avons pris un art et nous l’avons transformé en produit industriel, fabriqué à la chaîne comme des voitures Ford.

Évidemment que cela devient moins spécial.

Je pense donc que le cinéma, sous sa forme traditionnelle, est en train de mourir.

C’est triste à dire.

Mais les histoires, elles, ne sont pas en train de mourir.

Si vous êtes réalisateur, acteur ou musicien, vous êtes avant tout quelqu’un qui raconte des histoires.

Et raconter une histoire ne nécessite pas obligatoirement un écran rectangulaire.

C’est justement ce que je ne comprends pas dans la peur du changement.

Nous devons avancer, imaginer les prochaines formes de création capables de toucher les gens.

Ce ne sera peut-être plus un film.

Ce sera peut-être une expérience immersive, une performance vivante ou un monde virtuel.

Je ne sais pas encore.

Mais j’ai le sentiment que le prochain grand changement sera un cinéma dans lequel le spectateur pourra véritablement entrer.

Je ne sais pas si cela se fera avec des lunettes numériques ou dans une immense salle où l’on pourra se retrouver poursuivi par un dinosaure de Jurassic Park.

Mais quelque chose de ce genre finira probablement par arriver.

L’écran traditionnel ne nous effraie plus comme autrefois.

Et les gens ont même du mal à rester concentrés devant lui pendant une heure et demie.

Je sais que c’est également mon cas.

Andrew Hunsicker : Je pense que le cinéma possède toujours la même capacité à nous toucher émotionnellement, mais que l’environnement dans lequel nous regardons les films a profondément changé.

J’ai 63 ans.

Lorsque j’étais jeune, entre la fin des années 1960 et le début des années 1980, aller au cinéma était un véritable événement.

On choisissait un film, on se rendait dans une salle, on s’asseyait dans l’obscurité et on lui accordait toute son attention.

On ne pouvait pas le mettre en pause, consulter son téléphone ou passer à autre chose parce que les quinze premières minutes n’étaient pas suffisamment passionnantes.

Cela créait une relation complètement différente entre les spectateurs et les œuvres.

Aujourd’hui, nous disposons d’un accès extraordinaire au divertissement.

Mais cette abondance peut aussi diminuer notre appréciation de chaque film.

Les œuvres deviennent parfois de simples contenus que nous faisons défiler plutôt que des expériences que nous choisissons volontairement de vivre.

Ce que je souhaite préserver, c’est l’idée qu’un film mérite toute notre attention.

Je veux également préserver la possibilité pour les cinéastes indépendants de raconter des histoires originales, sans que chaque décision créative soit dictée par des algorithmes, des services marketing ou des projections financières.

C’est l’une des choses auxquelles je tiens particulièrement chez Intruder Films.

Christian et moi possédons des compétences différentes, mais nous partageons le même engagement envers les histoires que nous racontons.

Et A Cold Season reflète cette philosophie.

C’est une histoire d’horreur profondément humaine, qui parle d’isolement, de souffrance psychologique et de l’incertitude terrifiante de nos propres perceptions.

Ces expériences demeurent pertinentes, quelles que soient les avancées technologiques.

La technologie continuera à transformer la manière dont les films sont réalisés et distribués.

Et ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose.

Mais l’objectif essentiel du cinéma devrait rester le même : raconter des histoires qui font ressentir quelque chose aux spectateurs.

Si nous perdons cela, peu importe à quel point la technologie deviendra sophistiquée.

HorreurNews tient à remercier chaleureusement Christian Jude Grillo et Andrew Hunsicker pour leur disponibilité, leur confiance et le temps qu’ils ont consacré à cette interview exclusive.

Nous leur sommes particulièrement reconnaissants d’avoir répondu avec autant de sincérité, de franchise et de générosité à nos nombreuses questions, en partageant leurs expériences personnelles, leurs convictions artistiques et leur regard sur l’avenir du cinéma d’horreur.

Un immense merci également pour leur passion et leur engagement envers le cinéma indépendant, dont ils défendent avec conviction la liberté créative et l’originalité.

Nous leur souhaitons beaucoup de succès avec A Cold Season, ainsi que dans leurs futurs projets au sein d’Intruder Films.

Ce fut un véritable plaisir pour toute l’équipe de HorreurNews de leur donner la parole et de partager cet échange avec nos lecteurs.

 

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