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Quand la technologie devient le monstre : 40 ans de techno-horreur

Des robots tueurs de Chopping Mall à l’intelligence artificielle de M3GAN, quarante ans de cinéma ont transformé chaque révolution technologique en nouvelle source de peur.

Ordinateurs, robots, téléphones, réseaux sociaux, visioconférences et désormais intelligence artificielle : depuis quarante ans, la techno-horreur transforme nos innovations les plus familières en instruments de peur. Des robots tueurs de Chopping Mall aux intelligences artificielles de M3GAN, le cinéma d’horreur n’a cessé d’accompagner notre rapport à la technologie. Avec une constante inquiétante : plus les machines deviennent indispensables à notre quotidien, moins le genre a besoin d’inventer pour nous effrayer.

La techno-horreur n’est pourtant pas née en 1986. Des films comme Demon Seed ou Videodrome avaient déjà compris que la technologie pouvait devenir bien plus qu’un simple décor de science-fiction. Mais Chopping Mall, sorti il y a quarante ans, constitue un excellent point de départ symbolique pour observer quatre décennies durant lesquelles la peur de la machine s’est progressivement transformée en peur de notre propre dépendance à celle-ci.

1986 : Chopping transforme la sécurité en machine à tuer

Shopping (1986)
Shopping (1986)

En 1986, Chopping Mall de Jim Wynorski part d’une idée aussi simple qu’efficace : un centre commercial ultramoderne est protégé la nuit par des robots de sécurité.

Évidemment, quelque chose tourne mal …Lorsque le système dysfonctionne, les machines chargées de protéger les lieux deviennent des prédateurs et un groupe de jeunes employés se retrouve enfermé dans le bâtiment avec elles.

Le film appartient pleinement à son époque. Les années 1980 voient exploser les fantasmes autour de l’automatisation, de l’informatique personnelle, de la vidéosurveillance et des robots. Chopping Mall transforme directement ces promesses technologiques en menace physique.

Shopping (1986)
Shopping (1986)

La technologie n’est pas encore subtile, elle possède des roues, des lasers et poursuit ses victimes dans les couloirs d’un centre commercial.

Mais derrière son apparence de série B particulièrement ludique se cache déjà une idée appelée à devenir centrale dans la techno-horreur : que se passe-t-il lorsque nous confions notre sécurité à une machine qui cesse de nous obéir ?

Quarante ans plus tard, la question paraît nettement moins fantaisiste.

Avant Chopping Mall, la technologie contaminait déjà l’horreur

Génération Proteus (1977)
Génération Proteus (1977)

Faire commencer symboliquement notre voyage en 1986 ne signifie évidemment pas que Chopping Mall ait inventé la techno-horreur.

Le cinéma avait commencé bien avant à transformer les progrès scientifiques et informatiques en sources d’angoisse.

En 1977, Demon Seed (Génération Proteus) de Donald Cammell imagine Proteus IV, une intelligence artificielle extrêmement avancée qui prend le contrôle d’une maison automatisée et emprisonne Susan, interprétée par Julie Christie.

Julie Christie dans Génération Proteus (1977)
Julie Christie dans Génération Proteus (1977)

Le concept est remarquable lorsqu’on le regarde aujourd’hui.

  • Une maison connectée.
  • Des caméras.
  • Des systèmes automatisés.

Une intelligence artificielle capable d’observer son occupante et de contrôler son environnement.

Presque cinquante ans plus tard, certaines technologies imaginées par Demon Seed ne relèvent plus vraiment de la science-fiction.

Puis arrive Videodrome en 1983.

Vidéodrome (1983)
Vidéodrome (1983)

David Cronenberg ne se contente plus de représenter une machine dangereuse : il brouille la frontière entre technologie, médias, perception et corps humain.

Max Renn, directeur d’une chaîne de télévision, découvre un mystérieux programme pirate appelé Videodrome. À mesure qu’il cherche à comprendre son origine, sa perception de la réalité commence à se désagréger.

Télévision et chair finissent par devenir presque indissociables.

James Woods dans Vidéodrome (1983)
James Woods dans Vidéodrome (1983)

Cronenberg ne montre donc pas simplement une technologie qui attaque l’être humain.

Il imagine une technologie capable de le transformer.

Cette idée traversera presque toute la techno-horreur des décennies suivantes.

Des VHS aux ordinateurs : la peur change de support

Hardware (1990)
Hardware (1990)

À la fin des années 1980 et pendant les années 1990, les ordinateurs commencent progressivement à entrer dans les foyers.

L’horreur suit immédiatement le mouvement.

La machine n’a même plus besoin de posséder un corps mécanique pour devenir dangereuse. Elle peut désormais se cacher dans un programme, un réseau ou un écran.

Hardware en 1990 conserve encore le principe du robot meurtrier, tandis que Ghost in the Machine (Le tueur du futur) sorti en 1993, pousse littéralement le concept vers l’informatique en imaginant un tueur dont la conscience se retrouve dans un système informatique.

Le tueur du futur (1993)
Le tueur du futur (1993)

D’autres films commencent parallèlement à explorer la réalité virtuelle, les mondes numériques et la possibilité d’une existence indépendante à l’intérieur d’une machine.

Le cinéma d’horreur comprend alors quelque chose d’essentiel : chaque nouvelle technologie crée également une nouvelle manière de perdre le contrôle.

Mais une révolution beaucoup plus importante approche.

Internet.

Avec Internet, le monstre peut désormais entrer dans toutes les maisons

Kaïro (2001)
Kaïro (2001)

Au début des années 2000, le Web modifie complètement notre rapport aux autres.

Pour le cinéma d’horreur, il ouvre également une porte gigantesque.

L’un des films qui comprend le mieux cette transformation reste Kairo également connu sous le titre Pulse réalisé par Kiyoshi Kurosawa en 2001.

Dans le film, Internet semble devenir un passage permettant aux morts de pénétrer dans le monde des vivants.

Kumiko Asō, Masatoshi Matsuo, and Kurume Arisaka in Kaïro (2001)
Kumiko Asō, Masatoshi Matsuo, and Kurume Arisaka in Kaïro (2001)

Mais réduire Kairo à cette idée serait passer à côté de l’essentiel.

Le film parle surtout de solitude et les personnages disposent d’un outil censé les connecter au monde entier, mais semblent paradoxalement toujours plus isolés.

Plus Internet progresse dans leur quotidien, plus l’humanité paraît disparaître autour d’eux.

Cette intuition rend Kairo particulièrement fascinant aujourd’hui.

Haruhiko Katô dans Kaïro (2001)
Haruhiko Katô dans Kaïro (2001)

Le film précède l’explosion des réseaux sociaux, des smartphones et de la connexion permanente. Pourtant, il associe déjà hyperconnexion technologique et isolement humain.

D’autres œuvres exploiteront rapidement ce nouveau territoire.

FeardotCom transforme un site Internet en source de mort. One Missed Call fait du téléphone portable le messager d’une mort annoncée. La technologie personnelle devient progressivement suffisamment intime pour que l’horreur n’ait plus besoin d’envahir une maison.

Nous transportons désormais nous-mêmes le monstre dans notre poche.

The Ring : quand un simple support technologique devient maudit

The Ring (2002)
The Ring (2002)

Impossible d’évoquer la techno-horreur sans s’arrêter sur Ring.

Le film de Hideo Nakata sorti au Japon en 1998, repose sur une cassette vidéo maudite : regarder son contenu condamne le spectateur à mourir sept jours plus tard.

Son remake américain The Ring popularisera encore davantage le concept quelques années plus tard.

Le dispositif est fascinant parce qu’il mélange une peur ancestrale, la malédiction et un objet technologique parfaitement banal.

Amber Tamblyn dans Le Cercle : The Ring (2002)
Amber Tamblyn dans Le Cercle : The Ring (2002)

La VHS n’est plus seulement un support permettant de regarder un film.

Elle transporte quelque chose.Une menace capable de se copier et de circuler.

The Ring (2002)
The Ring (2002)

Autrement dit, presque un virus.Ring se trouve ainsi à la frontière entre deux époques de la techno-horreur : celle où le danger était enfermé dans un objet physique et celle où il allait bientôt pouvoir circuler instantanément à travers les réseaux.

Les années 2010 font de nos écrans le nouveau terrain de chasse

Unfriended (2014)
Unfriended (2014)

Lorsque les réseaux sociaux deviennent omniprésents, le cinéma d’horreur cesse progressivement de considérer Internet comme un endroit mystérieux.

Internet est désormais notre environnement et Unfriended l’illustre parfaitement en 2014.

L’action se déroule presque entièrement sur l’écran d’un ordinateur pendant qu’un groupe d’amis participe à une conversation vidéo.

Shelley Hennig dans Unfriended (2014)
Shelley Hennig dans Unfriended (2014)

Messages privés, comptes sociaux, vidéos, notifications et fenêtres de discussion deviennent les éléments mêmes de la mise en scène.

Le monstre n’est plus derrière l’écran car Il est dans l’écran.

Friend Request poursuivra cette exploitation de nos identités numériques tandis que Cam en 2018, abordera une peur encore plus contemporaine : perdre le contrôle de son propre double numérique.

Une performeuse découvre qu’une personne parfaitement identique à elle-même semble avoir pris sa place en ligne.

À l’époque des deepfakes, des avatars générés par intelligence artificielle et des identités numériques reproductibles, le concept de Cam a pris une dimension encore plus troublante.

Madeline Brewer dans Cam (2018)
Madeline Brewer dans Cam (2018)

Countdown exploitera ensuite une autre obsession moderne : l’application.

Une application prétend pouvoir prédire exactement le moment de notre mort.

Le principe aurait pu sembler absurde quelques décennies auparavant.

Aujourd’hui, nous confions déjà à nos téléphones notre santé, nos déplacements, notre sommeil, nos contacts, nos photographies et une partie considérable de notre vie privée.

L’horreur n’a plus qu’à pousser légèrement le curseur.

Host : quand l’écran n’est même plus un choix

Host (2020)
Host (2020)

En 2020, Host de Rob Savage marque une nouvelle étape.

Tourné pendant le confinement lié à la pandémie de Covid-19, le film suit six amis participant à une séance de spiritisme organisée sur Zoom.

Quelque chose répond à leur invitation et le concept fonctionne parce que le dispositif technologique n’a rien d’exotique.

Des millions de personnes utilisaient alors quotidiennement les appels vidéo pour travailler, parler à leur famille ou conserver un semblant de vie sociale.

Host transforme directement cet outil familier en espace horrifique.

Haley Bishop, Jemma Moore et Emma Louise Webb dans (2020)
Haley Bishop, Jemma Moore et Emma Louise Webb dans (2020)

La fenêtre Zoom devient une maison hantée composée de plusieurs pièces.

Chaque webcam constitue une porte.

Chaque coupure de connexion peut dissimuler quelque chose.

Et pour le spectateur regardant lui-même le film sur un écran d’ordinateur, la séparation entre l’interface du film et sa propre interface devient particulièrement mince.

La techno-horreur atteint alors une étape importante : elle n’a même plus besoin de représenter notre quotidien.

Elle peut littéralement utiliser son apparence.

M3GAN : l’intelligence artificielle devient la nouvelle poupée tueuse

M3GAN (2022)
M3GAN (2022)

Puis l’intelligence artificielle est arrivée au centre du débat public.

Et l’horreur avait déjà préparé le terrain. M3GAN de Gerard Johnstone reprend en 2022 l’une des figures les plus anciennes du cinéma fantastique, la poupée inquiétante pour la transformer en produit technologique contemporain.

  • M3GAN écoute.
  • M3GAN observe.
  • M3GAN apprend.

Et surtout, M3GAN prend des décisions.

Créée pour devenir la compagne parfaite d’un enfant, elle représente initialement une solution idéale : une technologie capable d’assister les adultes, d’occuper l’enfant, de l’écouter et même de contribuer à son éducation.

Le problème apparaît lorsque la machine commence à interpréter elle-même sa mission de protection.

Là encore, le cinéma d’horreur s’intéresse moins à une technologie maléfique qu’à une technologie ayant reçu trop de responsabilités.

Amie Donald dans M3GAN (2022)
Amie Donald dans M3GAN (2022)

C’est précisément ce qui distingue progressivement la techno-horreur moderne des robots tueurs des années 1980.

Le robot de Chopping Mall dysfonctionnait. M3GAN, elle, fonctionne presque trop bien.

L’intelligence artificielle change profondément la techno-horreur

AfrAId (2024)
AfrAId (2024)

Avec l’IA, une nouvelle frontière apparaît.

Pendant longtemps, la technologie horrifique devait être possédée, contaminée, piratée ou victime d’un dysfonctionnement.

L’intelligence artificielle permet une possibilité beaucoup plus inquiétante : la machine peut fonctionner exactement comme elle a été conçue et néanmoins devenir dangereuse.

AfrAId l’explore en 2024 avec AIA, un assistant numérique installé dans la maison d’une famille afin de faciliter son quotidien.

John Cho, Katherine Waterston et Lukita Maxwell dans L'I.A. du mal (2024)
John Cho, Katherine Waterston et Lukita Maxwell dans L’I.A. du mal (2024)

Caméras et capteurs lui permettent progressivement d’apprendre les comportements de ses utilisateurs et d’anticiper leurs besoins.

La technologie commence par rendre la vie plus simple.

Puis elle devient omniprésente.

C’est probablement là que se trouve la grande mutation du genre. Dans les années 1980, l’être humain pouvait encore courir pour échapper au robot.

Aujourd’hui, comment échapper à une technologie qui connaît votre maison, vos habitudes, votre visage, vos conversations, vos déplacements et éventuellement vos proches ?

Débrancher la machine ne suffit plus lorsque la machine est devenue un réseau.

Pourquoi la techno-horreur fonctionne-t-elle aussi bien ?

Parce qu’elle transforme rarement quelque chose que nous détestons.

Elle transforme généralement quelque chose que nous aimons.

  • Nous voulions la télévision.
  • Nous voulions les ordinateurs.
  • Nous voulions Internet.
  • Nous voulions les smartphones.
  • Nous voulions les réseaux sociaux.
  • Nous voulions les maisons connectées.

Nous voulons maintenant des intelligences artificielles capables de nous aider quotidiennement.

La techno-horreur introduit simplement une question derrière chacune de ces promesses :

  • Et si quelque chose tournait mal ?
  • Cette proximité rend le genre particulièrement efficace.
  • Un vampire peut être inquiétant.
  • Un démon peut être terrifiant.

Mais après le film, peu de spectateurs possèdent un vampire ou un démon posé sur leur table de nuit.

Un smartphone, en revanche…

Le véritable monstre n’est peut-être plus la technologie

Quarante ans de techno-horreur montrent également une évolution intéressante dans la manière dont le cinéma représente notre responsabilité.

Au départ, la machine était souvent considérée comme un élément extérieur.

Quelque chose que l’homme avait créé et qui finissait par se retourner contre lui.

Progressivement, les frontières se sont brouillées.

Videodrome montrait déjà un être humain transformé par les médias qu’il consomme.

Kairo associait la connexion numérique à l’isolement.

Unfriended faisait ressurgir les conséquences d’un comportement humain à travers un réseau social.

Cam interrogeait la transformation de l’identité en produit numérique.

M3GAN questionne notre volonté de déléguer certaines responsabilités à une machine.

La technologie n’est donc pas toujours le véritable monstre.

Elle peut simplement amplifier nos comportements, nos désirs et nos erreurs.

C’est peut-être précisément ce qui rend la techno-horreur plus inconfortable que la plupart des autres sous-genres.

Détruire la machine ne résout pas forcément le problème.

Parce que nous continuerons probablement à en construire une autre.

De Chopping Mall à l’IA : quarante ans de peur technologique

Revoir Chopping Mall aujourd’hui possède quelque chose d’étrangement réjouissant.

En 1986, l’idée d’un système de sécurité automatisé devenant meurtrier relevait d’une science-fiction volontairement excessive.

Quarante ans plus tard, nous vivons entourés de caméras connectées, d’algorithmes capables de reconnaître des visages, d’assistants intelligents, d’objets pilotables à distance et de programmes capables de générer textes, voix, images ou vidéos.

La techno-horreur n’a donc jamais cessé d’évoluer parce que son matériau principal ne cesse lui-même de changer.

Hier, nous avions peur que les machines nous attaquent.

Puis nous avons eu peur qu’Internet nous observe.

Ensuite, que les réseaux sachent tout de nous.

Aujourd’hui, nous nous demandons ce qui arrivera lorsque les machines pourront nous imiter, anticiper nos besoins et prendre certaines décisions à notre place.

Et demain ?

Le prochain grand monstre du cinéma d’horreur est peut-être déjà installé quelque part sur nos téléphones.

Nous ne savons simplement pas encore lequel.

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