
“Folk Horror” : Pourquoi ce cinéma de rituels et de croyances nous fascine à nouveau ?
De The Wicker Man à The Witch et Midsommar, le folk horror est redevenu l’un des territoires les plus fascinants du cinéma d’horreur, en transformant folklore, nature et traditions en miroir de nos peurs contemporaines.
Forêts inquiétantes, villages coupés du monde, rites païens, croyances oubliées et communautés vivant selon des règles venues d’un autre âge : le folk horror connaît depuis plusieurs années un retour spectaculaire dans le cinéma d’horreur. De The Witch à Midsommar, en passant par Enys Men, Lamb, Kill List ou Starve Acre, le genre ne se contente pourtant pas de ressusciter les légendes du passé. Il utilise le folklore, la nature et les traditions pour parler de peurs profondément contemporaines : l’isolement, la perte de repères, la pression du groupe, notre rapport au sacré, la peur de la nature et le sentiment que certaines forces échappent encore à notre compréhension. Si le folk horror fascine autant aujourd’hui, c’est peut-être justement parce qu’il transforme des croyances anciennes en miroir de nos propres inquiétudes.
Qu’est-ce que le folk horror ?

Définir précisément le folk horror n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Contrairement au slasher, au film de zombies ou au cinéma vampirique, le genre ne repose pas nécessairement sur une créature clairement identifiable. Son horreur naît souvent d’un lieu, d’une communauté isolée et de traditions dont les règles échappent aux personnages comme au spectateur. Le paysage devient alors une composante essentielle du récit : une forêt, un champ, un village ou une île peuvent se transformer en espaces hostiles simplement parce qu’ils semblent appartenir à un monde plus ancien que celui de ceux qui les traversent.
Le British Film Institute associe notamment les fondations du genre à trois œuvres britanniques devenues incontournables : Witchfinder General, réalisé par Michael Reeves en 1968, The Blood on Satan’s Claw, de Piers Haggard, sorti en 1971, et The Wicker Man, réalisé par Robin Hardy en 1973. Ces trois films sont aujourd’hui fréquemment regroupés sous l’appellation de « Unholy Trinity » du folk horror. Ils partagent plusieurs caractéristiques essentielles : un territoire rural isolé, des croyances anciennes, une communauté organisée selon ses propres codes et, surtout, la confrontation entre un étranger et un monde dont il ne comprend pas les règles.
Dans The Wicker Man, le sergent Neil Howie, interprété par Edward Woodward, arrive ainsi sur l’île de Summerisle pour enquêter sur la disparition d’une jeune fille. Convaincu que son autorité et sa foi chrétienne lui permettront d’obtenir rapidement des réponses, il découvre progressivement une communauté entièrement structurée autour de traditions païennes. Cette confrontation entre deux systèmes de croyances deviendra l’un des grands modèles du folk horror moderne.
De The Wicker Man à The Witch : le retour du folk horror

Pendant plusieurs décennies, le folk horror est resté fortement associé au cinéma britannique des années 1960 et 1970. Le genre n’a jamais totalement disparu, mais son influence est devenue plus diffuse avant de connaître une nouvelle visibilité au début du XXIe siècle. Des réalisateurs contemporains ont progressivement repris ses codes en les adaptant aux préoccupations et aux sensibilités du cinéma moderne.
Kill List, réalisé par Ben Wheatley en 2011, fait partie des œuvres souvent associées à cette renaissance. Le film commence presque comme un thriller criminel avant d’entraîner progressivement ses protagonistes vers un univers de symboles, de rituels et de croyances beaucoup plus inquiétant. Cette capacité à cacher le folk horror derrière un autre genre deviendra d’ailleurs l’une des caractéristiques de sa nouvelle génération.
Le véritable changement d’échelle intervient cependant avec The Witch, premier long métrage de Robert Eggers, sorti en 2015. Le film plonge le spectateur dans la Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle, où une famille puritaine s’installe à proximité d’une immense forêt après avoir quitté sa communauté. Lorsque les récoltes commencent à dépérir, qu’un enfant disparaît et que des phénomènes inexplicables se multiplient, les soupçons se concentrent progressivement sur Thomasin, incarnée par Anya Taylor-Joy.

Avec The Witch, Robert Eggers reprend plusieurs éléments fondamentaux du folk horror : l’isolement, la religion, la superstition, la forêt et la peur d’une croyance ancienne que la société tente de réprimer. Mais le réalisateur leur donne une approche beaucoup plus intime. La menace ne vient pas seulement de l’extérieur : elle naît également de la famille elle-même, de ses croyances et de la manière dont chacun interprète les événements.
Midsommar a transformé la lumière en territoire de folk horror

Quelques années après The Witch, Ari Aster propose avec Midsommar une vision radicalement différente du folk horror. Là où Robert Eggers exploitait les ténèbres de la forêt et l’austérité d’une famille puritaine, Ari Aster installe presque toute son horreur en plein jour. Le film suit Dani Ardor, incarnée par Florence Pugh, qui accompagne son compagnon Christian Hughes, joué par Jack Reynor, et plusieurs amis dans une communauté suédoise organisant une célébration traditionnelle du solstice d’été.
À leur arrivée, les visiteurs découvrent un lieu lumineux, fleuri et apparemment paisible. Les habitants de Hårga semblent accueillants, les cérémonies sont présentées comme des traditions culturelles et chaque élément du village paraît parfaitement harmonieux. Pourtant, cette sensation de sécurité disparaît progressivement à mesure que Dani et ses compagnons découvrent la véritable nature des rites pratiqués par la communauté.

Midsommar reprend ainsi une mécanique fondamentale du folk horror : le protagoniste arrive dans un territoire dont les habitants connaissent les règles alors que lui les ignore. La menace ne repose pas sur une créature cachée dans l’obscurité mais sur une communauté entière dont les pratiques sont considérées comme normales par ceux qui les exécutent. Le film montre ainsi à quel point le genre peut être efficace sans dépendre des codes habituels du cinéma d’horreur.
Pourquoi le folk horror nous fascine-t-il autant aujourd’hui ?

Le succès contemporain du folk horror pourrait sembler paradoxal. Nous vivons dans une société dominée par la technologie, les réseaux sociaux, la circulation permanente de l’information et l’impression que presque tout peut être expliqué ou vérifié en quelques secondes. Pourtant, le cinéma d’horreur revient régulièrement vers des histoires de villages reculés, de traditions anciennes, de croyances oubliées et de territoires où la modernité semble soudain perdre son influence.
C’est précisément ce contraste qui rend le genre aussi efficace. Le folk horror imagine des endroits où nos outils habituels cessent de fonctionner. L’individu n’est plus protégé par la ville, la technologie ou les institutions auxquelles il est habitué. Il se retrouve confronté à un territoire qui possède ses propres règles et à des habitants partageant une connaissance dont il est exclu.
Dans de nombreux films du genre, la peur vient donc moins d’un monstre que d’un déséquilibre de connaissance. Les habitants savent ce qui va se produire, comprennent les symboles et connaissent la signification des rituels. Le personnage extérieur, lui, avance presque aveuglément. Cette différence crée un sentiment de vulnérabilité particulièrement puissant, car le spectateur partage généralement cette ignorance.
Le folk horror transforme la communauté en menace

Le folk horror possède également une capacité particulière à transformer quelque chose d’habituellement rassurant en source d’angoisse : la communauté. Là où de nombreux films d’horreur mettent en scène un individu dangereux pour un groupe, le folk horror inverse souvent cette logique. Ici, c’est le groupe lui-même qui devient inquiétant.
Dans The Wicker Man, Neil Howie se retrouve ainsi confronté à l’ensemble de Summerisle. Chaque habitant semble savoir quelque chose qu’il ignore, et chaque tentative d’enquête renforce l’impression que toute l’île participe à une mise en scène dont il ne connaît pas encore l’objectif. Dans Midsommar, Dani découvre au contraire une communauté capable de partager les émotions et la douleur de ses membres avec une intensité presque fascinante. Cette solidarité finit toutefois par révéler une autre réalité : l’individu disparaît progressivement derrière les besoins du groupe.

Le folk horror peut alors interroger notre rapport à l’appartenance. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour être acceptés ? Que se passe-t-il lorsqu’une communauté exige que l’individu abandonne une partie de son identité ? À partir de quel moment une tradition cesse-t-elle d’être culturelle pour devenir oppressive ? Ces questions donnent au genre une résonance particulièrement actuelle.
Quand la nature devient un personnage du film

Dans le folk horror, la nature n’est presque jamais un simple décor. Les forêts, les champs, les montagnes et les paysages semblent souvent posséder une mémoire plus ancienne que celle des personnages. Le territoire devient progressivement une présence à part entière, capable d’influencer les événements ou, au minimum, de donner l’impression que quelque chose existait bien avant l’arrivée des protagonistes.
Starve Acre, réalisé par Daniel Kokotajlo et adapté du roman de Andrew Michael Hurley, développe particulièrement cette idée. Le film suit Richard, interprété par Matt Smith, et Juliette, jouée par Morfydd Clark, un couple installé dans la campagne du Yorkshire au cours des années 1970. Après un drame familial, les recherches archéologiques de Richard et une ancienne légende locale commencent progressivement à envahir leur quotidien.

Dans ce type de récit, la terre devient une véritable mémoire. Ce qui a été enterré peut refaire surface, tandis que les croyances anciennes semblent survivre à ceux qui les ont créées. Le folk horror exploite ainsi une peur particulièrement profonde : celle de découvrir que nous ne connaissons finalement qu’une infime partie de l’histoire des lieux que nous habitons.
Le folk horror nous fait douter des traditions

Une autre force du folk horror repose sur son rapport ambigu à la tradition. Les pratiques montrées à l’écran sont souvent présentées comme extrêmement anciennes, mais le spectateur ne sait pas toujours si cette ancienneté est réelle. Une légende inventée quelques générations auparavant peut devenir une vérité absolue simplement parce qu’une communauté choisit de la répéter.
Le genre joue constamment avec cette idée. Un rite devient légitime parce qu’il est transmis. Une croyance devient sacrée parce qu’elle est répétée. Une superstition peut même finir par produire des effets très concrets dès lors qu’elle influence suffisamment le comportement de ceux qui y croient.
Cette ambiguïté permet au folk horror d’interroger notre propre rapport aux traditions. Nous avons tendance à considérer certaines pratiques comme naturelles simplement parce qu’elles existent depuis longtemps. Le genre rappelle au contraire que toute tradition a commencé un jour et que derrière certains rituels peut se cacher une histoire beaucoup moins innocente qu’il n’y paraît.
Sorcellerie, paganisme et anciens dieux : le retour du sacré

Le cinéma fantastique contemporain aime souvent expliquer ses monstres et donner des règles précises au surnaturel. Le folk horror fonctionne presque à l’inverse. Il préfère généralement laisser subsister une zone d’incertitude. Une créature est-elle réellement surnaturelle ? Une malédiction existe-t-elle vraiment ? Ou les personnages interprètent-ils simplement les événements à travers leurs propres croyances ?
Dans The Witch, la famille de Thomasin considère progressivement la sorcellerie comme une explication possible aux événements qui la frappent. Dans Midsommar, les rites de Hårga sont intégrés à une véritable organisation sociale. Dans The Wicker Man, l’opposition entre christianisme et paganisme structure une grande partie du récit.
Dans chacun de ces films, la question essentielle n’est donc pas uniquement de savoir quelle croyance est vraie. Le véritable danger apparaît lorsque des individus sont prêts à agir au nom de cette croyance. Le folk horror montre ainsi comment le sacré peut devenir rassurant pour certains tout en étant terrifiant pour ceux qui restent à l’extérieur du système.
Le folk horror est devenu un phénomène international

Réduire le folk horror aux campagnes britanniques serait aujourd’hui une erreur. Le documentaire Woodlands Dark and Days Bewitched: A History of Folk Horror, réalisé par Kier-La Janisse, montre justement l’ampleur internationale du mouvement. Le film explore plus de deux cents œuvres et s’intéresse aux différentes formes prises par le folk horror en Europe, en Amérique du Nord, en Asie ou encore en Australie.
Chaque territoire possède ses propres croyances, ses propres créatures, ses propres légendes et ses propres traumatismes historiques. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles le folk horror semble presque inépuisable. Contrairement à certains sous-genres reposant sur une iconographie très codifiée, il peut constamment changer de visage.

Le folklore britannique n’est pas celui de la Scandinavie, tout comme les croyances japonaises ne ressemblent pas aux légendes des Balkans ou d’Amérique du Nord. Pourtant, une même mécanique revient régulièrement : celle d’une confrontation entre le monde moderne et quelque chose de plus ancien. Le folk horror possède donc une particularité fascinante : il peut être universel précisément parce qu’il reste profondément local.
Pourquoi le folk horror fonctionne si bien dans le cinéma d’horreur moderne

Le retour du folk horror accompagne également une évolution plus générale du cinéma de genre. Une partie du public recherche aujourd’hui des films où l’atmosphère, les personnages et le malaise comptent autant que la menace elle-même. Le folk horror est particulièrement adapté à cette approche, car il peut développer son inquiétude lentement et faire du décor, du son ou d’un simple symbole des éléments aussi importants qu’une créature.
Un chant entendu au loin, une fête traditionnelle, un masque, une sculpture, un animal ou un symbole gravé sur une pierre peuvent suffire à installer une tension. Le spectateur comprend progressivement que quelque chose ne va pas sans nécessairement savoir pourquoi. Cette construction lente offre au genre une liberté considérable et permet de brouiller constamment la frontière entre horreur psychologique, fantastique et surnaturel.

Des films comme The Witch, Midsommar, Enys Men, Starve Acre, Lamb ou Kill List peuvent ainsi être extrêmement différents dans leur mise en scène tout en partageant une même fascination pour les traditions, les territoires isolés et ce qui subsiste sous la surface du monde moderne.
Le folk horror transforme notre passé en menace
Les meilleurs folk horror ne nous disent finalement pas simplement que le passé revient. Ils nous rappellent surtout qu’il n’a peut-être jamais réellement disparu. Les croyances changent de nom, les traditions évoluent et les communautés se transforment, mais notre besoin d’appartenir à un groupe, de donner un sens à la nature, de créer des mythes ou d’expliquer ce que nous ne comprenons pas reste profondément humain.
C’est probablement pour cette raison que le folk horror nous fascine autant aujourd’hui. Derrière les couronnes de fleurs de Midsommar, les forêts sombres de The Witch, les traditions de The Wicker Man ou les terres mystérieuses de Starve Acre, le genre dissimule une peur beaucoup plus intime : celle de découvrir que notre monde moderne repose sur une couche extrêmement fragile de certitudes.
Il suffit parfois de quitter la route principale, de franchir une forêt ou d’arriver dans un village où les habitants semblent attendre notre arrivée pour que toutes ces certitudes disparaissent. Et le folk horror adore précisément nous emmener là où elles cessent d’exister.
Sources documentaires
Ce dossier ne repose pas sur une actualité ou une annonce unique, mais sur plusieurs sources permettant de retracer l’histoire et le retour du folk horror.
British Film Institute – Where to begin with folk horror : définition du genre, origine de l’expression et présentation de la « Unholy Trinity » composée de Witchfinder General, The Blood on Satan’s Claw et The Wicker Man.
https://www.bfi.org.uk/features/where-begin-with-folk-horror
British Film Institute – Starve Acre and its roots in 1970s folk horror : analyse de Starve Acre et du renouveau contemporain du folk horror britannique.
https://www.bfi.org.uk/interviews/starve-acre-daniel-kokotajilo-folk-horror
A24 – The Witch : présentation officielle du film de Robert Eggers, avec Anya Taylor-Joy.
https://a24films.com/films/witch
A24 – Midsommar : présentation officielle du film de Ari Aster, avec Florence Pugh.
https://a24films.com/films/midsommar
Severin Films – Woodlands Dark and Days Bewitched: A History of Folk Horror : présentation du documentaire de Kier-La Janisse consacré à l’histoire internationale du folk horror.


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