Synopsis : Alpha, 13 ans, est une adolescente agitée qui vit seule avec sa mère. Leur monde s’écroule le jour où elle rentre de l’école avec un tatouage sur le bras.

Ressenti : Julia Ducournau part d’une intention clairement assumée : après avoir décroché la Palme d’Or en 2021 avec *Titane*, la réalisatrice française cherche à s’éloigner des aspects les plus spectaculaires de son précédent film avec ceux qui avaient surtout alimenté la une des médias et pour s’attarder sur la dimension dramatique familiale de sa seconde moitié. Avec *Alpha*, elle entend relancer la discussion autour de la stigmatisation du sida dans les années 1980 et 1990, en confrontant un traumatisme collectif pour ouvrir une forme de catharsis. Une démarche courageuse et empreinte d’empathie, mais qui se heurte à un parti pris artistique profondément contestable.
Loin de convaincre, *Alpha* bascule par moments dans un mélange étrange entre drame télévisé moralisateur et veine viscérale à la Cronenberg. Les métaphores visuelles sont martelées, tandis que le récit s’effondre dans une narration schématique, au service d’un message pédagogique peu subtil. Alpha, magnifiquement interprétée par Mélissa Boros, souffre du rejet et de la peur de ses camarades, qui la traitent comme une anomalie. Le schéma est simple, presque caricatural : une adolescente victime d’incompréhension et de terreurs irrationnelles. Sauf qu’en réalité, le film ne s’adresse pas vraiment aux jeunes d’aujourd’hui, mais à une génération passée, ce qui donne l’impression que Ducournau combat des fantasmes et des préjugés largement dépassés.

Le choix de l’époque paraît pourtant emblématique : *Alpha* se déroule dans les années 1990, la décennie où la cinéaste a grandi. On le comprend surtout à travers le traitement des marginaux, bannis, rejetés par une société qui s’acharne sur ce qu’elle ne comprend pas en une image de miroir saisissante de la crise du VIH et du sida dans les années 1980–1990. Les scènes où la professeure d’anglais, dont le compagnon est atteint du sida, se confie à ses élèves, auraient tout à fait pu être tirées d’un drame sur le sida des années 1990. Là encore, on perçoit une volonté sincère d’adresser une blessure ancienne, mais le film verse dans l’anachronisme plutôt que dans la réactivation lucide du passé.

Le virus imaginaire qui traverse *Alpha* est un autre exemple de ce décalage. Il est transmissible par le sang, les seringues ou les rapports sexuels, mais pas par une simple lunette de toilette et ce qui sert à combattre une idée fausse déjà largement démontée aujourd’hui. Là où le VIH rongeait les corps, la maladie conçue par Ducournau pétrifie les personnes : d’abord une toux chargée de poussière, puis l’engourdissement des membres, enfin une peau nacrée annonçant la fin imminente. Une idée visuellement forte, mais qui accentue la sensation de fantasy symbolique plutôt que de confrontation réaliste.
La structure du film suit la même trajectoire : *Alpha* s’ouvre sur une séquence spectaculaire, où l’héroïne se fait tatouer dans une ambiance de fête saturée de néons violents, proche des univers de *Raw* ou de *Titane*. Quelques instants suffisent à plonger le spectateur dans une vibration à la fois organique et excessive. Mais très vite, la mise en scène s’alourdit, laissant place à une atmosphère plus sombre, plus confuse, et surtout moins inspirée. Le montage devient mouvementé, comme si Ducournau tentait de compenser une faiblesse narrative par une esthétique agressive.

Le cœur du récit s’articule autour de la relation entre Alpha, sa mère psychiatre (Golshifteh Farahani) et son oncle Amin, un toxicomane en sevrage (Tahar Rahim). Quand Amin revient vivre chez eux, il s’installe dans la chambre d’Alpha, et la tension grimpe. La jeune fille, déjà fragilisée, commence à trembler, à transpirer, amplifiant la suspicion autour de la maladie. Sa mère, étouffante, aggravant ses angoisses, la confine parfois avec un oncle subissant un sevrage brutal dans une image lourde qui met en évidence les limites de la “protection” maternelle.
Le film atteint un point de rupture lorsque passé et présent s’effondrent dans un tourbillon de montages et de souvenirs. Ce chaos visuel, à la frontière du cauchemar, traduit habilement la confusion mentale d’Alpha. Mais il laisse aussi le spectateur désorienté, sans véritable guide pour comprendre ce que le film cherche à dire. Un fil narratif discret sur les origines berbères de la famille ajoute une couche symbolique intéressante, mais sans réelment enrichir le propos central.

Le film n’atteint qu’un moment de véritable clarté : lorsqu’Alpha, en larmes, confesse à sa mère qu’elle est « trop jeune » pour porter tant de poids. Cette scène, sobre et sincère, ramène enfin la réalisation à une dimension humaine, loin de la mise en scène ostentatoire. La mère, débordée par la culpabilité, noue soudain une relation plus tendre avec sa fille, et les deux se retrouvent blotties dans le même lit, comme pour se protéger d’un monde en perpétuel effondrement. C’est finalement le seul instant où la volonté affichée de Ducournau — faire ressentir de l’empathie pour les marginalisés et les incompris — se traduit véritablement à l’écran.



