Synopsis : Doug et Griff sont amis d’enfance et partagent depuis toujours un rêve un peu fou : réaliser leur propre remake de leur film préféré, le cultissime Anaconda. En pleine crise de la quarantaine, ils décident enfin de se lancer, et se retrouvent à tourner en plein cœur de l’Amazonie. Mais le rêve vire rapidement au cauchemar lorsqu’un véritable anaconda géant fait son apparition et transforme leur plateau déjà chaotique en un véritable piège mortel. Le film qu’ils meurent d’envie de faire ? Va être vraiment mortel…

Ressenti : Anaconda, nouveau-né d’une franchise jamais vraiment vénérée, n’est pas le genre de reboot qui faisait rêver qui que ce soit pour 2025. Le film de 1997 reste surtout dans les mémoires pour son serpent numérique avalant puis recrachant un Jon Voight goguenard, image de série B devenue iconique presque par accident, mais qui laissait derrière elle une saga à la queue culturelle étonnamment courte. Après un passage éclair par la case suite cinéma, la franchise s’était vite réfugiée dans le direct-to-video, jusqu’à se battre contre les crocodiles de Lake Placid aveu à peine déguisé de son statut de fond de catalogue. C’est précisément ce déficit de prestige qui rend ce nouvel Anaconda intéressant : plutôt que de ressusciter pompeusement un « classique », le film sert de tremplin à une comédie méta portée par Jack Black et Paul Rudd, deux losers attachants décidés à « refaire Anaconda à l’indé ».
Le cœur du film repose sur la relation entre Doug (Jack Black) et Griff (Paul Rudd), amis d’enfance qui ont laissé leurs ambitions s’échouer quelque part entre les VHS de lycée et la dureté d’Hollywood. Doug est vidéaste de mariages à Buffalo, condamné à filmer des promesses éternelles alors que ses propres rêves d’horreur survivent dans les marges de son story-board mental. Griff, lui, a « tenté sa chance » à Los Angeles : quelques épisodes de S.W.A.T., des années de refus, puis un licenciement qui le renvoie penaud à la maison pour l’anniversaire de son meilleur ami.

Le film a l’intelligence de faire naître son concept non pas d’un pitch industriel, mais d’un geste intime : la découverte d’une vieille VHS, The Quatch, leur film de monstres amateur tourné au lycée. Dans ce retour aux origines, Griff se souvient soudain qu’il a acquis les droits d’Anaconda – détail absurde que le scénario ne cherche jamais à justifier sérieusement, préférant appuyer sur le gros bouton « on va faire comme si ». À partir de là, Doug accepte beaucoup trop vite de signer pour un remake fauché tourné avec leur ancienne bande : Claire (Thandiwe Newton) et Kenny (Steve Zahn), tous embarqués dans un fantasme de Spielberg de quartier.
Tom Gormican, déjà aux commandes de The Unbearable Weight of Massive Talent aux côtés de son co-scénariste Kevin Etten, connaît manifestement les limites de son sujet : ce Anaconda n’a aucune intention d’être le grand brûlot sur l’état du cinéma contemporain. La critique de l’industrie se joue en surface : trop de reboots, trop de récits centrés sur le trauma, pas assez d’idées neuves. Mais plutôt que de se perdre dans un commentaire méta saturé de références, Gormican simplifie à l’extrême son « high concept » : mettons Black et Rudd sur un bateau, collons-leur un serpent, et voyons jusqu’où on peut pousser la stupidité.

Dans cette logique, le film choisit systématiquement la voie la plus drôle, la plus bête ou la plus absurde à chaque scène, quitte à sacrifier cohérence et vraisemblance. C’est là sa plus grande force et sa plus grande limite : Anaconda ne cherche ni à expliquer la mécanique d’un tournage, ni à disséquer un plateau, ni à documenter un quelconque « art du cinéma ». Il avance en rampant, sans venin et avec des crocs limés : juste assez de structure pour faire tenir l’intrigue, juste assez d’énergie pour garder les gags en mouvement.
Sur le plan comique, le film repose sur une configuration surprenante : Jack Black, habituellement roi du cabotinage, se voit assigner le rôle le plus proche du « straight man », celui qui, en théorie, devrait empêcher tout le monde de céder à ses pires impulsions. Dans les faits, Doug ne bloque pas grand-chose : il se laisse emporter par la folie ambiante, accompagné d’un Paul Rudd qui abandonne son image d’« everyman » pour devenir le Dumber du Dumb, un imbécile enthousiaste dont les décisions ne cessent de saboter le projet.

Steve Zahn, lui, retrouve un terrain de jeu qu’il connaît par cœur : la comédie très large, façon Saving Silverman, faite de regards ahuris, de réactions outrées et d’une joie presque physique à plonger dans la bêtise. Il incarne une forme de comique burlesque devenue rare dans les productions de studio récentes, et sa présence donne au film une texture volontairement rétro. Le grand perdant de cette partition reste Thandiwe Newton : jamais réduite à un rôle de potiche ni à la fonction de rabat-joie, Claire finance pourtant l’expédition, joue dans le film et partage l’affiche avec Griff, mais n’hérite d’aucun vrai « jeu » comique à elle. Elle se retrouve reléguée à l’arrière-plan, devancée en mémorabilité par un dresseur de serpents brésilien (Selton Mello) et une capitaine de bateau mystérieuse mais sous-écrite (Daniela Melchior).
En termes d’horreur ou d’action, Anaconda ne cherche jamais à dépasser son modèle, ni même à lui rendre un hommage particulièrement inventif. Les attaques du serpent fonctionnent avant tout comme des prétextes à des set pieces comiques, vivants mais plus amusants qu’effrayants, avec une violence calibrée pour un film confortable. Le film honore docilement les grandes étapes du récit original, mais ne s’y accroche que comme à un fil narratif minimal, suffisamment solide pour que les acteurs puissent improviser autour.

Les quelques fans hardcore de la franchise devraient apprécier les caméos disséminés ici ou là, mais le vrai public cible semble être celui qui a découvert Jack Black via Mario ou Minecraft : les ados pour qui l’apogée de l’humour sera une scène où Black supplie Zahn de lui uriner dessus. À ce niveau-là, le film assume son immaturité avec une franchise désarmante.
On peut se demander si Anaconda ne profite pas surtout de la famine actuelle en comédies de studio. Dans une époque plus prolifique, il aurait sans doute été noyé dans la vague de remakes ironiques type Starsky & Hutch ou The Brady Bunch, ces réactualisations postmodernes qui moquaient autant leurs modèles qu’elles les recyclaient. L’intrigue, ultra-lisible, ne réserve aucune vraie surprise, mais cette simplicité joue ici comme un avantage : en évitant la surenchère narrative, le film laisse à Black et Rudd un vaste terrain de jeu pour faire exister leur duo.

Au final, Anaconda est une comédie qui avance à l’instinct, consciente de ses limites, mais capable de transformer ce manque d’ambition en atout. Elle n’essaie pas de révolutionner le genre ni de réhabiliter une franchise boiteuse ; elle se contente de livrer un moment de cinéma aimable, porté par le charisme et l’énergie de ses deux stars. Le film sait qu’on n’attend pas grand-chose de lui – et c’est en misant précisément sur ces faibles attentes qu’il parvient, sans trop serrer son étreinte, à livrer un divertissement qui ne mord jamais très fort, mais ne lâche pas complètement sa proie non plus.








