Synopsis : Après qu’une épidémie ait ravagé la population adulte du pays, un groupe d’orphelins se dirige vers le sud à la recherche d’une nouvelle vie, avant de se retrouver à la merci d’une femme dérangée.

Ressenti : Ce thriller horrifique à petit budget s’annonce comme un événement en soi, ne serait-ce que par le nom qu’il porte : Spielberg. Mais il ne s’agit pas ici du patriarche légendaire de E.T. ou Jurassic Park ; le film marque les débuts derrière la caméra de sa fille, Destry Allyn Spielberg, qui signe avec Please Don’t Feed the Children un premier long-métrage bien éloigné de la lumière bienveillante et du sens du merveilleux associés au nom familial. Là où Steven Spielberg exaltait l’émerveillement de l’enfance, Destry explore au contraire sa face la plus obscure : celle d’une jeunesse sauvage, amorale, prête à tuer pour survivre dans un monde effondré.
Le récit se déroule dans un univers post-apocalyptique gangrené par une pandémie qui a transformé la plupart des adultes en cannibales décérébrés. Les enfants, eux, ne présentent aucun symptôme, mais leur immunité en fait paradoxalement des parias : redoutés, pourchassés, ils errent dans les ruines d’une société déchue. Parmi eux, Mary, incarnée par Zoe Colletti, tente de rejoindre la frontière en quête d’un refuge illusoire. En chemin, elle trouve une bande d’orphelins squattant un ancien centre communautaire. Leur meneur, Ben (Andrew Liner), est grièvement blessé après un braquage raté, forçant le groupe à se cacher dans une maison isolée.

C’est là qu’intervient Clara, une Britannique sarcastique et d’apparence distinguée, interprétée par Michelle Dockery (Downton Abbey). Sous ses manières polies, elle cache une folie tranquille : elle soigne Ben, leur offre un repas et… des cookies. Mais l’hospitalité a un prix. Lorsque les enfants se réveillent enfermés dans le grenier, une vérité se dessine : dans ce monde, le danger ne vient pas toujours des monstres infectés, mais souvent de la bienveillance feinte des adultes. La règle numéro un s’impose d’elle-même : ne jamais manger les cookies.
Mary, seule épargnée, découvre qu’elle a été choisie pour remplacer la fille perdue de Clara, l’une des rares enfants n’ayant pas survécu à la maladie. Reléguée dans une chambre pastel aux accents maternels, elle est forcée d’endosser le rôle que la femme lui impose, dans une relation oppressante rappelant par moments Misery de Rob Reiner. La mise en scène bascule alors dans un conte gothique trouble : une prison tapie sous le vernis du réconfort, où la peur s’insinue dans le quotidien. Pendant ce temps, les autres enfants, enfermés à l’étage, subissent un sort funeste, sacrifiés dans une horreur ritualisée dont la mise en scène suggère plus qu’elle ne montre.

Cependant, malgré un concept fort et une atmosphère solidement installée, le film peine à maintenir une identité claire. Spielberg oscille entre la brutalité d’un film d’exploitation des années 1970 et la mélancolie visuelle d’un drame pour jeunes adultes contemporains. Ce mélange des genres crée un malaise intéressant mais parfois déséquilibré, chaque tonalité semblant gêner l’autre. L’écriture, de son côté, s’appuie sur beaucoup de facilités narratives : les personnages prennent des décisions absurdes, se réveillent opportunément d’un coma médicamenteux ou tombent dans des pièges très convenus.

Malgré ces maladresses, le long-métrage conserve quelques atouts non négligeables. Michelle Dockery, exceptionnelle dans son registre de douceur inquiétante, parvient à donner à Clara une dimension à la fois tragique et monstrueuse. Elle incarne un mélange rare de bienveillance tordue et de désespoir qui devient le socle moral ou immoral du film. Face à elle, Zoe Colletti déploie une réelle intensité dans le rôle de Mary, oscillant entre terreur animale et fragile humanité. Et lorsque Giancarlo Esposito, en shérif suspicieux, surgit à l’écran, c’est pour offrir de brèves respirations de tension bienvenues.
Quant à la réalisation de Destry Spielberg, elle révèle indéniablement une intuition visuelle prometteuse. Sa caméra, agile et nerveuse, suit les jeunes protagonistes dans des cadrages tendus et mouvementés, traduisant leur anxiété permanente. Certaines compositions audacieuses rappellent les talents d’observation hérités de son père, mais avec une cruauté froide et moderne. Si Please Don’t Feed the Children n’échappe pas à certains tics du cinéma de genre contemporain – montage trop explicite, symbolisme forcé – il possède néanmoins une personnalité brute, instinctive, qui pourrait bien annoncer l’émergence d’une nouvelle voix dans le cinéma d’horreur américain.

En somme, le film marque un premier essai imparfait mais intrigant, où Destry Spielberg dévore ses influences avec voracité sans encore parvenir à les digérer totalement. Comme la créature tapie dans le grenier, Please Don’t Feed the Children mord fort dès la première bouchée, mais laisse en bouche un goût âpre et inégal.






