
Critique de film : Saccharine (2026)
Derrière son idée macabre de régime à base de cendres humaines, Saccharine veut ausculter notre obsession de la minceur et la haine de soi. Visuellement marquant, le film peine pourtant à donner autant de chair à ses idées qu’à ses effets horrifiques.
Synopsis : Une étudiante en médecine désespérée se met à consommer des cendres humaines pour perdre du poids, libérant une force surnaturelle qui commence à la dévorer de l’intérieur.

Ressenti : Avec Relic, Natalie Erika James transformait la peur de voir disparaître un proche en maison hantée mentale. Après Apartment 7A, la cinéaste australienne revient à une horreur beaucoup plus organique avec Saccharine. Cette fois, le monstre n’est pas simplement tapi dans l’ombre : il grandit dans le regard que l’on porte sur son propre corps.
Hana, interprétée par Midori Francis, est étudiante en médecine. Son quotidien est partagé entre les cours d’anatomie, les dissections et un rapport de plus en plus conflictuel avec son apparence. À cela s’ajoute un environnement numérique où chaque écran semble avoir quelque chose à lui vendre : l’acceptation de soi d’un côté, la transformation physique de l’autre.
Le problème n’est pas tant que ces discours existent que leur accumulation. À force de recommandations, de vidéos et d’images de corps supposément idéaux, Hana finit par considérer son poids comme une anomalie qu’il faudrait impérativement corriger.
Et Saccharine trouve alors son idée la plus sordide.
Quand perdre du poids signifie littéralement consommer les morts

Après avoir découvert l’existence d’une méthode clandestine permettant une perte de poids spectaculaire, Hana apprend que les mystérieuses gélules utilisées contiennent des cendres humaines.
Là où une personne raisonnable verrait probablement un excellent motif pour prendre ses distances, l’étudiante y voit une recette.
Son cursus lui donnant accès à des cadavres destinés à l’enseignement médical, elle prélève des restes sur le corps qu’elle dissèque avec ses camarades et fabrique sa propre version du produit. Le résultat dépasse ses espérances : les kilos disparaissent rapidement.
Mais quelque chose d’autre apparaît.
Le corps dont Hana a profané les restes semble ne pas avoir apprécié l’expérience. Une silhouette commence à surgir dans les reflets, puis dans son quotidien. Plus Hana poursuit sa transformation, plus cette présence gagne du terrain.
Natalie Erika James construit ainsi une équation assez efficace : chaque victoire obtenue sur la balance entraîne une nouvelle dette envers les morts.
Le principe est absurde, répugnant et parfaitement adapté au cinéma d’horreur.
Le « hungry ghost », une idée bien plus intéressante qu’un simple fantôme

C’est ici que Saccharine possède une dimension que son synopsis ne laisse pas forcément deviner.
Natalie Erika James s’est inspirée du concept bouddhiste du hungry ghost, ou « esprit affamé ». Selon cette représentation, certaines âmes sont condamnées à ressentir un besoin impossible à satisfaire : faim, soif ou désir deviennent éternels parce que rien ne peut réellement combler ce qui manque.
La réalisatrice a expliqué avoir voulu rapprocher cette idée de la logique de certains comportements compulsifs et du sentiment que quelque chose d’extérieur semble parfois prendre le contrôle. Elle rattache également le projet à une réflexion personnelle sur les rapports conflictuels que l’on peut entretenir avec son propre corps.
Cette référence donne au film sa métaphore la plus pertinente.
Hana croit chercher un poids précis. En réalité, l’objectif se déplace constamment.
Quelques kilos de moins ne suffisent pas. Un changement physique en appelle un autre. L’attention espérée ne comble rien durablement. La récompense obtenue devient immédiatement insuffisante.
Le véritable appétit de Saccharine n’est donc pas alimentaire.
C’est celui de la validation.
Et contrairement aux cendres avalées par son héroïne, cette idée aurait mérité d’être davantage digérée par le scénario.
Une héroïne prise entre désir, famille et obsession

Le film ne limite pas Hana à son rapport à la balance.
Son attirance pour Alanya (Madeleine Madden), coach sportive dont elle cherche également l’approbation, ajoute une dimension affective à sa transformation. Hana ne veut pas seulement devenir plus mince : elle associe progressivement son apparence à la possibilité d’être désirée.
Sa meilleure amie Josie, incarnée par Danielle Macdonald, représente un autre rapport au corps et tente d’empêcher Hana de s’enfermer complètement dans cette spirale.
Enfin, sa famille apporte une autre couche au récit. Comme dans Relic, Natalie Erika James revient à la transmission de blessures qui ne commencent pas forcément avec son personnage principal.

Critique de film : Saccharine (2026)
Saccharine séduit par son concept macabre, ses effets pratiques et son ambiance dérangeante, mais son propos reste trop dispersé pour marquer durablement. Un body horror intrigant, visuellement réussi, mais frustrant dans son exécution.
Points forts
Points faibles
Sur le papier, ces éléments permettent de dépasser la simple histoire d’une étudiante poursuivie par un fantôme.
Dans les faits, ils donnent surtout l’impression que Saccharine ouvre beaucoup de portes sans réellement entrer dans les pièces.
La relation mère-fille, le poids du regard familial, la sexualité de Hana, son besoin d’être aimée, la culture du régime, les réseaux sociaux, les médicaments destinés à la perte de poids, la dysmorphie corporelle, la culpabilité et le surnaturel sont tous présents.
Aucun n’est totalement absent.
Mais très peu arrivent à maturité.
Des réseaux sociaux omniprésents, mais jamais vraiment interrogés

Le contexte contemporain est pourtant particulièrement bien choisi.
Hana évolue dans une époque où le rapport au corps ne se construit plus uniquement devant un miroir. Il se fabrique également dans une succession infinie de contenus personnalisés.
Une plateforme peut ainsi présenter l’acceptation de soi, puis quelques secondes plus tard proposer une méthode permettant de modifier ce même corps.
Le film touche quelque chose de juste lorsqu’il montre cette contradiction permanente.
Natalie Erika James a d’ailleurs précisé qu’elle ne souhaitait pas transformer Saccharine en attaque simpliste contre les traitements destinés à la perte de poids. Son sujet concerne davantage la valeur que la société attribue aux individus selon leur apparence et la manière dont ces idées finissent par être intériorisées.
C’est une nuance importante.
Malheureusement, Saccharine constate plus souvent ce phénomène qu’il ne l’analyse.
Le scénario montre Hana exposée à ces injonctions, puis happée par elles, mais s’intéresse relativement peu aux mécanismes qui transforment une insécurité en obsession.
La satire reste donc en surface alors que le sujet permettait d’aller beaucoup plus loin.
Là où Saccharine réussit vraiment : la chair

En revanche, lorsque Natalie Erika James cesse de théoriser pour revenir à la matière, son film retrouve immédiatement de l’efficacité.
Les scènes liées aux cours d’anatomie font partie des passages les plus convaincants.
Le cadavre utilisé par les étudiants n’est pas traité comme l’accessoire propre et presque artificiel que l’on retrouve souvent au cinéma. Les tissus ont une densité, les organes occupent réellement l’espace et la graisse viscérale fait partie de cette représentation.
Cette volonté de donner une matérialité crédible au corps humain rend les séquences de dissection particulièrement inconfortables.
Les effets pratiques fonctionnent également très bien lorsque l’apparence de Hana commence à évoluer.
Plutôt que de rechercher immédiatement la transformation spectaculaire, le film joue d’abord sur des modifications relativement discrètes. Le spectateur comprend alors quelque chose d’essentiel : ce qui obsède Hana n’est pas nécessairement ce que les autres voient.
C’est précisément là que la dysmorphie aurait pu devenir le cœur psychologique du film.
Visuellement, elle l’est parfois.
Narrativement, beaucoup moins.
Midori Francis porte une grande partie du film

Heureusement, Midori Francis réussit à rendre Hana plus complexe que son parcours scénaristique.
L’actrice évite d’en faire une caricature de victime des réseaux sociaux. Sa performance conserve suffisamment d’ambiguïté pour montrer à la fois la honte, l’envie, l’excitation provoquée par les premiers résultats et l’aveuglement qui accompagne progressivement son obsession.
Le personnage sait régulièrement qu’il franchit des limites.
Il les franchit quand même.
Cette contradiction est essentielle, car Saccharine fonctionne beaucoup mieux lorsque Hana participe à sa propre destruction que lorsqu’elle devient simplement la proie d’une présence surnaturelle.
Danielle Macdonald apporte de son côté une humanité bienvenue à Josie, même si sa fonction dans le récit devient malheureusement assez prévisible.
Madeleine Madden bénéficie également d’une présence intéressante en Alanya, personnage que le film aurait gagné à rendre moins périphérique tant son regard compte dans la manière dont Hana imagine sa future version d’elle-même.
Un problème délicat : que veut réellement nous faire ressentir le film ?

C’est probablement ici que Saccharine devient le plus frustrant.
Le film souhaite manifestement dénoncer la honte corporelle et les mécanismes qui poussent certaines personnes à croire que leur valeur dépend de leur taille.
Mais il utilise simultanément certains corps comme matière horrifique.
Le cadavre consommé par Hana est affublé par les étudiants du surnom « Big Bertha ». Son apparence, ses tissus et sa présence surnaturelle deviennent ensuite une source de répulsion.
Évidemment, le cinéma d’horreur peut montrer quelque chose de repoussant sans l’approuver.
Le malaise vient plutôt du manque de recul proposé autour de cette représentation.
À plusieurs reprises, Saccharine semble vouloir défendre l’idée qu’aucun corps ne devrait être considéré comme honteux tout en utilisant l’image d’un corps gros pour produire une partie de son dégoût.
Cette contradiction aurait pu être volontaire et devenir passionnante.
Le film ne la travaille malheureusement pas suffisamment pour que l’on sache toujours où placer son regard.
Plus spectaculaire, mais pas forcément plus effrayant

Dans sa dernière partie, Saccharine abandonne progressivement la retenue.
Les manifestations deviennent plus physiques, le gore prend davantage de place et l’horreur corporelle finit par exploser.
Les amateurs d’effets pratiques auront de quoi se mettre sous la dent.
Le problème est que l’escalade graphique arrive sans véritable escalade émotionnelle équivalente.
On voit davantage.
On ne ressent pas nécessairement davantage.
Le fantôme aurait notamment gagné à posséder une présence beaucoup plus intime dans la vie de Hana. L’idée qu’elle consomme littéralement une morte aurait pu créer une relation extraordinairement malsaine entre les deux femmes.
Au lieu de cela, l’entité fonctionne trop souvent comme une menace horrifique conventionnelle.
C’est une occasion manquée.
Saccharine arrive après The Substance… et la comparaison est inévitable
La proximité avec The Substance saute évidemment aux yeux : obsession du corps, transformation physique, regard social porté sur les femmes et utilisation du gore pour matérialiser une violence psychologique.
Pourtant, réduire Saccharine à une variation du film de Coralie Fargeat serait injuste.
Le projet de Natalie Erika James était déjà en développement depuis plusieurs années et la réalisatrice s’intéresse moins au vieillissement qu’au désir impossible à satisfaire. Elle transforme ainsi la faim en métaphore du besoin de devenir quelqu’un d’autre.
C’est précisément pourquoi le résultat laisse un sentiment de frustration.
Saccharine possède sa propre mythologie.
- Il possède son propre rapport à la famille.
- Il possède une héroïne intéressante.
- Il possède surtout cette magnifique idée d’un fantôme condamné à avoir faim rencontrant une femme convaincue qu’elle doit continuellement se priver.
Tout était là pour construire quelque chose de beaucoup plus singulier.
Verdict
Saccharine n’est pas un mauvais film d’horreur…
C’est peut-être plus frustrant encore : c’est un film rempli de bonnes idées qui ne parvient jamais à décider laquelle mérite réellement d’être au centre.
Natalie Erika James possède un véritable sens de l’image, sait rendre la chair inconfortablement tangible et peut compter sur une Midori Francis totalement investie. Certaines apparitions fonctionnent, plusieurs effets physiques sont remarquables et son concept de départ est suffisamment dérangeant pour rester en mémoire.
Mais derrière ces qualités se cache une œuvre qui disperse son attention.
La dysmorphie corporelle, les troubles alimentaires, la culture de la minceur, les réseaux sociaux, le désir amoureux, la transmission familiale et le folklore surnaturel auraient pu former les différentes parties d’un même organisme.
Ils ressemblent trop souvent à des organes posés côte à côte sur une table de dissection.
À force de vouloir parler de toutes les faims, Saccharine oublie parfois de nourrir son propre récit.
Avis des lecteurs
Aucun avis publié pour le moment. Sois le premier à partager le tien.

