
Guillermo del Toro veut toujours adapter Lovecraft, mais pas forcément au cinéma
Le réalisateur de Frankenstein et La Forme de l’eau révèle les histoires de H.P. Lovecraft qu’il aimerait porter à l’écran et défend une approche inattendue : des adaptations de 30 à 60 minutes plutôt que de grands films.
Guillermo del Toro et H.P. Lovecraft : l’association semble presque évidente. Pourtant, malgré plusieurs décennies passées à rêver de l’univers de l’écrivain américain, le cinéaste mexicain n’a encore jamais réalisé lui-même une adaptation directe de son œuvre. Son projet le plus célèbre, At the Mountains of Madness s’est enlisé dans les contraintes économiques d’Hollywood.
Cela ne signifie pas que Guillermo del Toro a abandonné Lovecraft. Bien au contraire. À l’occasion d’un AMA organisé sur Reddit autour du 20e anniversaire du Labyrinthe de Pan, le réalisateur a cité trois récits qu’il aimerait encore adapter : The Thing on the Doorstep, The Shadow over Innsmouth et The Outsider. Mais sa déclaration la plus intéressante concerne moins les titres choisis que la manière dont il imagine désormais les porter à l’écran.
AMA officiel de Guillermo del Toro sur Reddit / r/movies. L’échange était organisé alors que Pan’s Labyrinth prépare son retour en salles en 4K pour son vingtième anniversaire.
Pour Guillermo del Toro, Lovecraft fonctionne mieux en 30 ou 60 minutes

Del Toro estime que la longueur même des textes de Lovecraft constitue une indication sur la meilleure façon de les adapter. Selon lui, une grande partie des nouvelles de l’auteur conviendrait davantage à des programmes télévisés d’une trentaine de minutes ou d’une heure qu’à des longs métrages traditionnels.
Une remarque qui change sensiblement la perspective.
Hollywood a souvent tenté de transformer l’horreur cosmique en spectacle de cinéma, avec le risque d’étirer des histoires initialement fondées sur une idée, une atmosphère ou une révélation. Del Toro semble envisager le problème dans l’autre sens : conserver leur densité plutôt que chercher artificiellement à leur donner la dimension d’un blockbuster.
Parmi les récits qu’il aimerait explorer figure The Thing on the Doorstep, histoire publiée dans les années 1930 qui mêle manipulation, identité et transfert de conscience. Il cite également The Shadow over Innsmouth, probablement l’un des textes les plus emblématiques de Lovecraft, centré sur une ville côtière isolée et le secret monstrueux de ses habitants.
Enfin, The Outsider occupe une place particulière dans sa sélection. Del Toro insiste notamment sur sa narration construite autour du point de vue du protagoniste et sur une révélation finale dont l’image constitue toute la force.
La bibliographie de la H.P. Lovecraft Historical Society confirme notamment The Outsider (1921), The Shadow over Innsmouth (1931) et The Thing on the Doorstep (1933) parmi les textes de l’auteur.
Trois récits qui correspondent étonnamment bien au cinéma de del Toro

Le choix n’est pas anodin : The Shadow over Innsmouth repose sur l’altérité, les créatures venues de la mer, la transformation et la découverte d’une filiation monstrueuse. Des thèmes qui pourraient trouver une résonance particulière chez un réalisateur ayant souvent préféré regarder les monstres de leur propre point de vue plutôt que comme de simples menaces.
The Thing on the Doorstep possède de son côté un potentiel beaucoup plus proche de l’horreur corporelle et psychologique : l’identité et le corps deviennent des territoires instables.
Quant à The Outsider, sa force dépend justement de ce que le spectateur ne comprend pas immédiatement. Une adaptation trop explicative risquerait de détruire une partie du mécanisme imaginé par Lovecraft.
C’est précisément là que la réflexion de del Toro devient intéressante : adapter Lovecraft ne consisterait pas nécessairement à montrer davantage, mais parfois à savoir ce qu’il ne faut pas montrer trop tôt.
At the Mountains of Madness reste l’exception
Il existe toutefois un texte que Guillermo del Toro continue de considérer comme suffisamment ample pour devenir un véritable long métrage : At the Mountains of Madness.
Cette adaptation constitue l’un des grands projets fantômes de sa carrière. Son développement remonte aux années 2000 et devait prendre la forme d’une ambitieuse production classée R. Tom Cruise a longtemps été associé au projet tandis que James Cameron devait participer à sa production. Son budget et son caractère peu conventionnel ont finalement considérablement compliqué son financement.
En septembre 2025, del Toro paraissait d’ailleurs particulièrement pessimiste sur ses chances de le réaliser un jour, le décrivant comme un projet trop vaste, trop fou et probablement trop difficile à produire dans les conditions qu’il souhaiterait.
Le projet remontait à 2006 avec Tom Cruise et James Cameron associés à son développement, avant que plusieurs studios ne refusent de financer cette ambitieuse adaptation.
Ses nouvelles déclarations ne constituent donc pas une relance de At the Mountains of Madness. Elles montrent plutôt qu’il distingue désormais ce récit du reste de l’œuvre de Lovecraft : celui-ci justifierait encore, à ses yeux, l’ampleur d’un long métrage.
Le meilleur film de Lovecraft selon del Toro… n’adapte pas Lovecraft

Il y a également un paradoxe révélateur dans la manière dont Guillermo del Toro parle des adaptations de l’auteur.
Pour lui, l’une des plus grandes réussites cinématographiques dans l’esprit de Lovecraft demeure Alien de Ridley Scott. Il rapproche également The Thing de John Carpenter de cet imaginaire, notamment par son travail sur les créatures et l’horreur organique.
Del Toro cite aussi In the Mouth of Madness de John Carpenter, Dagon de Stuart Gordon ou encore The Resurrected de Dan O’Bannon parmi les films ayant, selon lui, trouvé une manière convaincante d’approcher cet univers.
Ce choix dit beaucoup de la difficulté du matériau original : plusieurs des films qu’il considère comme profondément lovecraftiens ne sont pas des adaptations littérales de Lovecraft.
Le problème vient notamment du langage de l’écrivain. Ses créatures sont régulièrement décrites à travers des termes volontairement imprécis, des formes impossibles et des sensations que le lecteur doit compléter mentalement. Une caméra, elle, impose immédiatement une forme précise.
Autrement dit, mettre Lovecraft en images oblige le réalisateur à prendre des décisions que l’auteur pouvait laisser à l’imagination du lecteur.
Cabinet of Curiosities avait déjà testé cette formule

La solution évoquée par del Toro existe d’ailleurs déjà en partie dans sa propre filmographie.
En 2022, Netflix lançait Guillermo del Toro’s Cabinet of Curiosities, une anthologie de huit histoires horrifiques supervisée par le cinéaste. Deux épisodes étaient directement issus de Lovecraft : Pickman’s Model, réalisé par Keith Thomas, et Dreams in the Witch House, confié à Catherine Hardwicke. Leur durée tournait précisément autour d’une heure.
Cabinet of Curiosities compte huit épisodes et comprend deux adaptations de H.P. Lovecraft, Pickman’s Model et Dreams in the Witch House.
On comprend alors pourquoi les propos actuels de Guillermo del Toro dépassent largement une simple liste de projets rêvés. Ils dessinent presque une méthode idéale pour adapter Lovecraft : plusieurs histoires indépendantes, un format resserré et suffisamment de liberté visuelle pour que chaque récit conserve sa propre identité.
Une anthologie entièrement consacrée à Lovecraft semblerait naturellement correspondre à cette philosophie. Aucun projet de ce type n’a cependant été annoncé à ce jour : il s’agit uniquement d’une possibilité suggérée par le format défendu aujourd’hui par le réalisateur.
Après avoir longtemps tenté de faire entrer Lovecraft dans les dimensions gigantesques de At the Mountains of Madness, Guillermo del Toro semble finalement défendre une approche inverse : réduire le format pour mieux préserver l’étrangeté. Et pour un auteur dont la peur repose si souvent sur ce que l’esprit humain est incapable de comprendre complètement, ce choix pourrait être beaucoup plus fidèle qu’un blockbuster de deux heures.


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